dim. Déc 15th, 2019

Affaire Khashoggi: scepticisme et zones d’ombre

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L’Arabie saoudite fait face dimanche à une vague de scepticisme international sur sa version de la mort du journaliste Jamal Khashoggi dans son consulat à Istanbul, une affaire qui reste marquée par de nombreuses zones d’ombre.

La dernière réaction en date est venue de la Grande-Bretagne, dont le ministre chargé du Brexit, Dominic Raab, a estimé que les explications fournies par Ryad n’étaient « pas crédibles » et qu’il « existe un sérieux doute sur l’explication qui a été donnée ».

Après la disparition le 2 octobre de Jamal Khashoggi, les autorités saoudiennes ont finalement admis samedi ce que tout le monde redoutait: ce journaliste saoudien, critique du prince héritier Mohammed ben Salmane et exilé aux Etats-Unis, a bien été tué dans le consulat.

C’est le procureur général Saoud al-Mojeb qui a confirmé sa mort. « Les discussions entre lui et les personnes qui l’ont reçu au consulat ont débouché sur une bagarre et sur une rixe à coups de poing, ce qui a conduit à sa mort », a-t-il dit, cité par l’agence Spa, sans préciser où se trouvait son corps.

Signe de contradictions persistantes, le directeur d’un centre de réflexion proche du pouvoir saoudien, Ali Shihabi, a affirmé que Jamal Khashoggi était mort étouffé des suites d’un « étranglement ».

Selon le ministère saoudien de l’Information, les personnes qui ont interrogé Jamal Khashoggi, 59 ans au moment des faits, ont cherché à « dissimuler ce qui est arrivé ».

Mais ces explications n’ont pas convaincu de nombreux pays, principalement les Occidentaux, d’autant que les autorités saoudiennes avaient auparavant affirmé que le journaliste , qui collaborait avec le Washington Post, était ressorti du consulat.

Des responsables turcs ont, eux, donné encore une autre version affirmant que Jamal Khashoggi avait été torturé et assassiné par une équipe de 15 agents saoudiens venus spécialement de Ryad. Selon des journaux turcs, son corps aurait ensuite été démembré.

Dans le contexte de cette affaire, Ryad a annoncé le limogeage du numéro deux du Renseignement saoudien, le général Ahmed al-Assiri, et de trois autres hauts responsables de ces services, ainsi que d’un conseiller « médias » à la cour royale, Saoud al-Qahtani. Dix-huit suspects saoudiens ont été interpellés.

Mais des analystes occidentaux ont vu dans ces limogeages et arrestations une tentative de désigner des boucs émissaires et d’épargner le prince héritier, considéré comme l’homme fort du royaume.

Le Canada a qualifié « d’incohérentes » les explications de Ryad sur cette affaire qui a provoqué une onde de choc mondiale et considérablement terni l’image de Ryad. L’Allemagne les a trouvées « insuffisantes », la France a déclaré que « de nombreuses questions restent sans réponses » et l’Union européenne a demandé une enquête « approfondie » et « transparente ».

Allié des Saoudiens, le président américain Donald Trump avait dans un premier temps jugé crédibles les explications saoudiennes avant d’estimer qu’elles étaient trop courtes.

« C’était un gros premier pas », mais « je veux obtenir la réponse », a-t-il affirmé sans préciser la nature de la « réponse » attendue. Il a néanmoins de nouveau refusé de remettre en cause des méga-contrats, notamment militaires, avec Ryad.

Les principaux alliés du royaume saoudien dans la région -Emirats arabes unis, Bahreïn, Egypte, Jordanie, Oman, Koweït et Autorité palestinienne- ont salué les annonces du royaume.

Entretemps, les enquêteurs turcs ont poursuivi leurs investigations, fouillant une vaste forêt proche d’Istanbul et Ankara a dit s’apprêter à « tout » révéler sur le sort du journaliste. Disant s’appuyer sur des enregistrements sonores, la presse turque a même évoqué une décapitation de Khashoggi.

Les organisations de défense des droits de l’Homme restent mobilisées. Les conclusions saoudiennes ne sont « pas dignes de confiance », a indiqué Amnesty International en demandant une enquête indépendante pour empêcher toute « dissimulation saoudienne ». Reporters sans frontières a appelé à maintenir la « pression » sur Ryad.

Outre une crise de crédibilité, ce scandale international a poussé au boycott par des responsables occidentaux et dirigeants de firmes internationales d’une grande conférence économique, chère au prince héritier, prévue à Ryad à partir de mardi.

Il a aussi alimenté des spéculations selon lesquelles le prince héritier risquait d’être délogé du pouvoir par des membres de la famille royale irrités par ses « abus ».

Mais, parmi les décrets de samedi, son père, le roi Salmane, a annoncé la formation d’une commission ministérielle dirigée par le prince héritier pour réorganiser les services de renseignement, montrant ainsi son intention de le maintenir aux plus hautes fonctions à ce stade.

Selon Michael Stephens, expert au Royal United Services Institute, cette crise est certainement l’un de moments les plus « sismiques au Moyen-Orient depuis le Printemps arabe » en 2011. « Si seulement Jamal avait pu connaître l’impact qu’il aurait eu sur une région qui lui importait tant ».

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