Cinema: Haramiste ou l’essence de l’interdit

Un moyen métrage d’Antoine Desrosières où deux ados évoquent la vie et le cul sans tabous. Inas Chanti et Souad Arsane, les deux protagonistes de «Haramiste», sont des actrices non professionnelles.  

Le sexe sans complewe. Ou le cul expliqué par deux adolescentes voilées : la curiosité légitime que ne manquera pas de susciter un tel objet en raison de sa rareté pourrait presque parasiter l’intérêt de ce petit précis de rapports amoureux à l’heure d’Internet, inauguré en plan fixe sur le banc d’une cité. Rim, 18 ans, et sa petite sœur, Yasmina, y devisent, draguent et se dispensent des conseils avant de rentrer consulter en catimini dans l’appartement familial un site de rencontres.

Yéyés.

Les Frères musulmans, l’achat de godemichés, les meilleures techniques de fellation, la distinction entre pécher et pêcher : conçu sous forme de dialogue ininterrompu, ce moyen métrage indiscret interroge moins les contradictions de la religion musulmane que les conditions d’émergence des premières fois et leur difficile verbalisation. «La vie, c’est après la mort. Tu t’amuseras là-haut !» Cette mise en scène de la parole, à savoir, comment négocier une intimité avec un dieu omniscient, se conclut dans un souffle par une évasion nocturne. Le film prend acte d’un changement de paradigme dans les rapports amoureux, qui se nouent et se négocient par écrans interposés, textos, Skype, Chatroulette, des outils dont le cinéma s’est habilement emparé pas plus tard que la semaine dernière dans le slasher Unfriended. L’inscription dans une BO ponctuée de tubes yéyés ne tranche pas pour autant sur l’avenir d’un romantisme perdu dans la translation technologique. Le film qui égratigne les standards de représentation des filles des cités rappelle, si besoin est, que les jeunes musulmanes sont des ados comme les autres – pour qui en doutait encore.

Deux non-professionnelles assez sidérantes, Inas Chanti et Souad Arsane, qui composent cette sororité de «blédardes» volubiles, ont participé à l’écriture du film nourrie de plusieurs séances d’improvisation. Tourné dans le Poitou, d’où des remerciements circonstanciés à Ségolène Royal au générique, Haramiste (de haram, interdit), prix du public au festival Côté court de Pantin le mois dernier, est le fait d’Antoine Desrosières, cinéaste quelque peu disparu des radars après des premiers longs métrages ayant notamment révélé Julie Gayet (A la belle étoile).

«Contradiction».

A l’origine de ce projet commandé dans le cadre d’une série d’Arte sur l’amour moderne, il en résume ainsi le geste par lequel il entend donner la parole à ces jeunes filles, sans imposition d’un «point de vue fantasmé de mec blanc sur des jeunes Maghrébines». «On entend généralement les filles portant le voile revendiquer le droit à le porter mais ce n’est pas l’objet du film qui parle de la difficulté à grandir entre deux cultures, insiste-t-il. Je ne parle pas de toutes les jeunes femmes voilées, je ne fais pas d’essentialisme. Le Web est utile aux gens pour qui les rencontres sont interdites : certains individus sont ainsi pris dans une contradiction qu’ils doivent gérer, là est le sujet de cinéma.»

La sortie de ce moyen métrage de quarante minutes peu ou prou concomitante en salles et en VOD s’ajoute à une diffusion sur Arte fin juin ayant suscité quelques émois en raison de ses propos, le cinéaste estimant pour sa part ne pas être inquiété, «tant que cela reste un débat».




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