« Désir d’ailleurs » pour les jeunes cadres marocains

Sofia occupait un poste enviable à Casablanca, mais elle vient de plier bagage pour « tout recommencer à zéro » au Canada. Comme elle, de plus en plus de cadres choisissent de quitter le Maroc, aspirant à une « qualité de vie meilleure ».

« Les départs se sont accélérés. Ce sont des profils expérimentés qui gèrent de grands projets. On se retrouve en difficulté », soupire Amine Zerrouk, vice-président de la Fédération des technologies de l’information et de l’offshoring (délocalisation).

Quelque 8.000 cadres et 1.200 hommes ou femmes d’affaires ont quitté le royaume en 2018, selon la presse locale, qui tire la sonnette d’alarme sur cette « fuite des cerveaux » qualifiée d' »hémorragie ».

Cette émigration « haut de gamme » tranche avec celle des nombreux jeunes Marocains défavorisés qui continuent d’entreprendre des traversées risquées sur des embarcations de fortune pour rejoindre les côtes espagnoles.

« Hier, j’ai pris un café avec des gens qui ont les particularités suivantes: Bac +15, SDF (sans difficultés financières), directeurs, pères de familles, propriétaires, ménage à deux voitures: tous planifient une immigration (Canada, Australie) », raillait récemment un internaute marocain très suivi sur Twitter.

Si l’absence d’étude officielle empêche de mesurer l’étendue du phénomène, les témoignages ne manquent pas.

Sofia, cadre supérieure qui préfère témoigner sous un prénom d’emprunt, se dit prête à « accepter, dans un premier temps, un job avec des qualifications requises en deçà » de ses compétences.

« Les promotions professionnelles, aussi importantes soient-elles, suffisent-elles à faire notre bonheur? », s’interroge la quadragénaire, mère de deux enfants.

Alors que le salaire minimum est d’à peine 2.700 dirhams, le facteur économique n’est pas le moteur principal des cadres et dirigeants désireux de quitter le pays, où ils touchent des salaires proches de ceux pratiqués en Europe.

Dans une enquête menée par le portail de recrutement Rekrute en 2018, 91% des 1.800 diplômés interrogés disent souhaiter travailler à l’étranger.

« Quand on a demandé les raisons, bizarrement ce n’était pas forcément le salaire, mais une qualité de vie meilleure », souligne Alexandra Montant, directrice de Rekrute. Viennent ensuite l’évolution de carrière et l’environnement de travail, selon l’enquête.

Ceux qui partent « le font d’abord pour la qualité de vie, une bonne scolarisation pour les enfants et un meilleur système de soins », selon Mostapha Bousmina, président de l’Université Euromed de Fès, invité mi-octobre à un débat sur le recrutement des personnes qualifiées au Maroc.

Reda, 33 ans, dirigeait jusqu’à l’an dernier une station de conditionnement de fruits dans le sud du Maroc. Mais cet ingénieur de formation, qui vit désormais près de Toronto au Canada, aspirait à une « carrière plus stable, un enseignement et des soins de santé meilleurs et gratuits ».

L’éducation, comme la santé, grèvent le budget des classes moyennes marocaines, qui préfèrent des écoles privées au tarif souvent prohibitif à une éducation publique jugée défaillante. « La scolarisation privée au niveau primaire a plus que triplé en moins de 15 ans », d’après un rapport de la Coalition marocaine pour l’éducation pour tous.

Mais selon un journaliste marocain, qui prépare lui-même son départ, ceux qui partent veulent avant tout « s’approprier l’espace public, trouver une mixité sociale qui tend à disparaître, avoir plus de liberté ».

La pénurie de main d’oeuvre qualifiée devient problématique, notamment dans le secteur numérique, estime Saloua Belkeziz, présidente de la Fédération des technologies de l’information.

« C’est un problème parce que le (taux de turnover des employés) continue d’être autour de 20%, ce qui est très pénalisant pour les projets IT (technologies de l’information) », explique-t-elle.

Majoritairement francophones, les cadres marocains, et en particulier les ingénieurs, s’installent pour beaucoup en France et dans les régions francophones du Canada, précise Saloua Belkeziz.

« On ne peut pas les empêcher de partir, souffle-t-elle. « Ce qu’il faut, c’est accélérer la formation » pour compenser les départs.




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