EMMANUEL TODD à propos du Brexit : « Si les Anglais se couchent, nous entrons dans la nuit »

L’historien et démographe Emmanuel Todd livre à l’hebdomadaire « Marianne » son analyse sur les vrais enjeux du Brexit. Face à une Union européenne autoritaire, le Royaume-Uni vient nous rappeler que, même dans la division, le débat reste le garant de la démocratie.

QUESTION : Dans votre dernier ouvrage, Où en sommes-nous ?, vous opposez le Royaume-Uni, aux traditions démocratiques et libérales, à une Europe continentale, historiquement autoritaire. L’actuel bras de fer entre les Britanniques et I’UE révèle-t-il de cet antagonisme ?
EMMANUEL TODD: Complètement. La zone euro est devenue un bloc autoritaire, désireux de mettre au pas les Britanniques et avec eux la démocratie libérale. Au fond, avec le Brexit, les Anglais retrouvent leur rôle traditionnel face au continent, celui d’incarner l’idéal d’un peuple libre. C’est une nouvelle bataille d’Angleterre, dans une version non violente.

QUESTION: Mais les Britanniques sont eux-mêmes très divisés sur cette question. On ne peut pas dire qu’une union sacrée se soit formée de l’autre côté de la Manche ?
EMMANUEL TODD: Les Britanniques n’ont pas encore compris la menace, la volonté de puissance germano-française. Et leur opinion publique est effectivement très divisée. Mais cette division est l’incarnation même du débat démocratique. Avec nos faux débats, qui ne remettent jamais en question notre politique économique, définie par les règles de l’Union et par l’euro, nous ne comprenons même plus que l’affrontement entre brexiters et remainers n’est pas seulement un signe de désarroi, mais surtout l’essence d’un regain démocratique. Chez nous, cette question- là est un « impensé ». Sur le continent, Français et Allemands, tout occupés à faire payer les Anglais, ne voient pas l’enjeu caché du débat outre-Manche : le sort de l’Europe. Celui-ci dépendra de l’attitude des Anglais. S’ils se couchent, nous entrons dans la nuit.

QUESTION: Vous y allez un peu fort …
EMMANUEL TODD : Non. Le Royaume-Uni une fois libéré de l’Union, deux blocs s’opposeraient: un pôle continental verrouillé par un ordo-libéralisme autoritaire et en stagnation démographique et culturelle. En face, une « anglosphère» composée du Royaume-Uni, des Etats-Unis, du Canada et de l’Australie, beaucoup plus dynamique. L’anglosphère totalise plus d’habitants que l’UE et aurait le dessus en cas d’affrontement économique. C’est la raison pour laquelle le choix du gouvernement français de participer à une opération continentale visant à soumettre le Royaume-Uni est une faute politique majeure. Ce choix-là va nous mettre dans le camp des vaincus.




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