Khashoggi: la realpolitik complique la recherche de la vérité

Le prince héritier saoudien a peut-être échoué à faire taire les critiques internationales dans l’affaire Khashoggi, mais son discours plaît dans le royaume alors que, selon des experts, des considérations géopolitiques pourraient compliquer la recherche de la vérité.

Après trois semaines de silence, le prince héritier Mohammed ben Salmane a finalement crevé l’abcès mercredi en qualifiant d' »incident hideux » le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 2 octobre, dans le consulat de son pays à Istanbul.

« La justice prévaudra », a assuré le prince. Cette première déclaration publique sur l’affaire, prononcée lors d’un forum international sur l’investissement à Ryad, a provoqué une ovation. « J’en ai les larmes aux yeux », a dit une Saoudienne. Rien à voir avec le tollé international suscité par l’affaire.

Le président américain Donald Trump, pourtant proche allié de Ryad, a estimé que l’opération de dissimulation saoudienne avait été un « fiasco total », affirmant même, sur une éventuelle implication du prince héritier, que « si qui que ce soit avait pu être impliqué, ce serait lui ».

L’attitude assurée du prince au forum international, peu après un entretien téléphonique avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, a nourri les spéculations sur un possible « accord » secret.

« C’est assurément ce que ça suggère », estime Hussein Ibish, chercheur à l’Arab Gulf States Institute à Washington.

« Il faudra surveiller la rhétorique turque dans les prochains jours, mais il est tout à fait possible que le gouvernement saoudien ait réussi à conclure un accord avec Erdogan, particulièrement avec le soutien des Etats-Unis », ajoute-t-il.

Les « fuites » d’Ankara sur le meurtre de Khashoggi en Turquie –pays qui compte le plus de journalistes emprisonnés au monde– ont fait la une de la presse internationale. Mais jusqu’ici, les autorités n’ont pas révélé de preuves accablantes.

Le tollé international a probablement permis à M. Erdogan de négocier « en coulisse » avec le royaume pétrolier au moment où la Turquie fait face à une crise économique, analyse Bessma Momani, professeure à l’université de Waterloo au Canada.

« Erdogan sait que les Saoudiens –et leurs alliés émiratis– sont une source potentielle d’investissements et de capitaux », explique-t-elle, ajoutant: « Oui, il y a un prix à négocier en échange du silence turc ».

Des experts occidentaux évoquent aussi la traditionnelle « diplomatie du chéquier » de l’Arabie saoudite qui arrive facilement à mobiliser ses alliés arabes ou africains.

Le ministère saoudien de l’Information n’a pas répondu à des demandes de commentaires de l’AFP.

Dans son intervention mercredi, le prince Mohammed a affirmé qu’il n’y aura « pas de rupture des liens avec la Turquie » et que les deux pays coopèrent dans les enquêtes.

Jeudi, le procureur général d’Arabie saoudite a déclaré que, sur la base d’informations fournies par la Turquie, les suspects accusés du meurtre de Khashoggi avaient commis un acte « prémédité », une version que Ryad n’avait jamais évoqué jusqu’ici, parlant initialement d’une « rixe » au consulat.

Le prince héritier a aussi surpris par son ton conciliant sur le Qatar, allié de la Turquie, ce qui a nourri des spéculations sur un futur « arrangement » éventuel, alors que l’Arabie saoudite et ses alliés imposent un embargo depuis plus d’un an contre le petit émirat gazier, accusé de soutenir les Frères musulmans.

« Même le Qatar, avec qui nous sommes en désaccord, a une économie solide et sera totalement différent dans cinq ans », a dit l’héritier du trône saoudien.

« Pour Erdogan, restaurer la stabilité dans le Golfe en gommant les différences entre l’Arabie saoudite et le Qatar est toujours une priorité dans son agenda régional », juge Sigurd Neubauer, un spécialiste du Moyen-Orient à Washington.

L’intervention du prince Mohammed, surnommé MBS, a suscité le hashtag « les Saoudiens défendent leurs leaders » sur les réseaux sociaux.

De nombreux Saoudiens sont inquiets de l’effet désastreux de cette crise sur l’image de réformateur de MBS.

La pression internationale ne s’atténuera pas facilement, même si Washington et Ankara veulent « tourner la page », estime le chercheur Hussein Ibish.

« D’autres pays, et au moins le Congrès et les médias aux Etats-Unis, auront aussi leur mot à dire ».

En Occident, des sanctions sont évoquées, bien que Donald Trump ait répété son refus de mettre en danger des méga-contrats militaires.

La recherche de la vérité et de la justice pour Khashoggi restera peut-être une chimère. « Les considérations géopolitiques sont prioritaires sur la recherche du véritable coupable du meurtre de Khashoggi », dit Mme Momani.

« Les Etats-Unis et d’autres alliés ont d’importants accords financiers et contrats commerciaux avec les Saoudiens, et les dirigeants ne veulent pas mettre en danger cela pour rendre justice à Khashoggi ».




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