La théière marocaine, de Camille Laurens, dans « Celle que vous croyez ».

Parmi les 308 romans français de cette rentrée d’hiver, Camille Laurens publie chez Gallimard « Celle que vous croyez ». On y retrouve son thème favori, le rapport entre fiction et réel à l’heure d’internet. Ce nouveau roman, est un portrait de femme amoureuse perdue dans les méandres des réseaux sociaux. En l’écrivant, elle est restée fidèle à Son péché mignon : engloutir des centaines de litres de thé fumant, servi dans cette théière du Maroc, où elle a vécu douze ans.

A propos de sa « théière », du thé, de ses années passées au Maroc et des Marocains, Camille Laurens écrit :

J’ai vécu douze ans au Maroc, c’est là que j’ai appris à aimer le thé. Cette théière vient de là, plus précisément du souk de Marrakech. Je l’ai achetée en 1990, quand j’habitais là-bas. C’est un modèle banal, martelé, en maillechort frappé que l’on trouve dans toutes les familles marocaines. Le thé est mon compagnon d’écriture et sa préparation en est le préambule. J’en bois toute la journée. Quand je passe une heure à réfléchir sur une phrase, cela m’aide à avancer. Pour moi, la préparation et la consommation du thé sont métaphoriques de l’écriture car l’un comme l’autre ne sont jamais finis. Et les saveurs du thé infusent comme les idées. Là où la métaphore s’arrête, c’est que l’écriture ne coule pas aussi facilement !

Le thé m’apaise, sa chaleur m’enveloppe, et c’est un plaisir assez solitaire. Il y a toujours une tasse de thé fumant près de mon ordinateur. Il s’agit souvent de La route du temps, un thé de Mariage Frères, dont j’aime le nom et la saveur austère, mais j’en change en fonction de l’heure et de mon humeur. Dans cette théière, je prépare surtout du thé à la menthe fraîche qui m’amène ailleurs et m’aide à la contemplation, à la réflexion. Je possède plusieurs théières chez moi que je rapporte généralement de mes voyages. Celle-ci m’est chère car elle fait partie de mes souvenirs du Maroc, qui correspondent à l’un des meilleurs moments de ma vie. Les Marocains sont très hospitaliers, surtout dans les villages perdus dans la montagne, où l’on offre le thé à tous les visiteurs.Cette théière m’évoque mes amis des pays musulmans, car le thé fait partie de leur vie, c’est un rituel. Je pense beaucoup à eux en ces moments troubles. 

Labyrinthe

« Celle que vous croyez » est un roman labyrinthe, un jeu de miroirs, dans lequel le lecteur doit accepter de se perdre. Il y a Claire, professeur divorcée, Camille, écrivain qui anime un atelier d’écriture dans une clinique psychiatrique où séjournent Claire et Christophe. Lui la trentaine, les deux femmes près de cinquante. Entre elles et lui, dans des histoires qui se croisent, il y’a eu de la séduction, de la drague même, de l’amour peut-être, mais via, facebook, les textos, le téléphone et surtout, via un avatar.

Pour séduire Christophe, plus jeune, les deux femmes, dans des moments parallèles, se cachent sur les réseaux sociaux derrière le profil d’une autre, plus jeune, plus sexy. Mais le thème du roman de Camille Laurens ce n’est pas le désarroi de la femme quinquagénaire, c’est bien l’amour via les univers virtuels.

Ce jeu pervers rend fou, et page 69, Camille Laurens écrit « être folle, c’est voir le monde comme il est. Fumer la vie sans filtre. S’empoisonner à même la source ». Ce roman brillant, déroutant, met une tension terrible entre virtuel et réel, parabole du rapport entre fiction et réel, thème de prédilection de Camille Laurens.

Bio express

Camille Laurens, de son vrai nom Laurence Ruel, est née le 6 novembre 1952 à Dijon (Côte-d’Or). Elle fait partie du jury du Prix Femina. Agrégée de lettres modernes, Camille Laurens a enseigné à Rouen en Normandie, puis à partir de 1984 au Maroc, où elle a passé douze ans. Depuis septembre 2011, elle enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris3.

Dès son entrée en littérature, Laurence Ruel choisit le pseudonyme de Camille Laurens : « Pour une raison objective. La structure de mon premier roman, Index, est une mise en abyme. Un personnage achète un livre qui porte le même titre et le même nom d’auteur que celui que le lecteur a entre les mains. Si j’avais signé de mon vrai nom, Laurence Ruel, il n’y avait plus de mystère sur l’identité sexuelle de l’auteur. J’ai donc choisi Camille, prénom épicène. »

Après Index, publié chez P.O.L., paraissent successivement : Romance (1992), Les Travaux d’Hercule (1994) et L’Avenir (1998). Ces quatre romans, bien qu’ils puissent se lire séparément, forment une tétralogie : en effet, leurs chapitres suivent l’ordre alphabétique, depuis Abri, qui ouvre Index jusqu’à Zygote, qui clôt L’Avenir, et tissent des motifs récurrents autour de la figure borgèsienne du labyrinthe. L’œuvre de Camille Laurens se distingue alors par sa fantaisie imaginative et « une réflexion constante autour du rapport entre la fiction et la réalité, l’illusion et la vérité.»

Entre le troisième et le quatrième volet, survient le drame personnel qu’elle a vécu en 1994 : la perte d’un enfant. Cette douleur sera à l’origine de Philippe (1995). Elle reviendra sur ce décès dans Cet absent-là.

Alors que Camille Laurens avait commencé son travail littéraire par la fiction, ce choc existentiel et l’écriture inhérente à son traitement littéraire l’ont conduite à un travail d’écriture dans lequel elle renonce, pour une part, à la fiction au sens classique, pour s’approcher de l’autofiction. Après 1996 elle entame donc une forme de travail introspectif sur le sujet humain, son rapport à lui-même et ses désirs. C’est ainsi qu’elle publie successivement : Dans ces bras-là, L’Amour, roman, Ni toi ni moi et Romance nerveuse.

En 2000, avec Dans ces bras-là, elle obtient le prix Femina et le prix Renaudot des lycéens.

En 2003, à la suite de la publication de L’Amour, roman, son mari l’assigne en justice pour atteinte à la vie privée6. Il est débouté : « Camille Laurens n’a pas porté atteinte à la vie privée de son mari », a déclaré la vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris le vendredi 4 avril 2003, mettant en avant que l’utilisation des vrais prénoms ne suffit pas « à ôter à cette œuvre le caractère fictif que confère à toute œuvre d’art sa dimension esthétique, certes nécessairement empruntée au vécu de l’auteur, mais également passée au prisme déformant de la mémoire et, en matière littéraire, de l’écriture » . En 2009, il publie Mosaïque de seuil, livre dans lequel il revient sur cette affaire.

 




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