L’Algérie face à son destin, une fausse nation

Par Noureddine Boukrouh,

ancien ministre algérien du commerce du 5 mai 2003 au 19 avril 2004

 

Ayant été mal faite, l’Algérie est appelée à être refaite. On ne sait quand ni à quel prix, mais presque tout devra être refait un jour. Surtout dans la tête, l’esprit, les idées des Algériens car c’est là que les plus grands dégâts ont été causés. C’est par là qu’il faudra nécessairement commencer.

Il faudra au préalable avoir répondu à une question essentielle : est-ce que ce pays, son peuple et son Etat veulent devenir une nation ? Si c’est oui, ce qui se fait actuellement n’est pas la bonne façon d’y arriver et il est urgent de changer d’optique et d’opérateurs. Si c’est non, il faut laisser faire jusqu’au jour où nous nous retrouverons sous un nouveau « code de l’Indigénat » imposé par des Algériens, l’étranger ou, plus probablement, convenu entre les deux.

Il s’agit de savoir une fois pour toutes si nous sommes un peuple fait pour vivre colonisé chez lui comme il l’a été pendant des siècles, ou dispersé chez les autres comme c’est le cas de près du quart des Algériens, les autres n’ayant pu mais guettant l’occasion de suivre leur exemple. Pour l’heure, nous sommes une fausse nation.

Une fausse nation est une nation élevée sur des idées fausses ou livrée par les vicissitudes de son histoire à des dirigeants ignorant tout de l’alchimie qui produit et maintient les nations, dont l’importance des valeurs morales, civiques et sociales dans le fonctionnement d’un Etat sans lesquelles il devient lui-même un obstacle à l’avènement d’une véritable nation. La galerie de portraits des hommes qui nous dirigent actuellement illustre cette ignorance visible sur leurs traits et audible à travers leurs propos.

L’Algérie actuelle est un exemple vivant où l’Etat, asservi aux besoins d’un système crapuleux gangréné par toutes sortes de maux, est non seulement un empêchement majeur à l’émergence d’une nation durable, mais le destructeur inconscient ou délibéré des ingrédients collés à la va-vite pour donner de nous et de loin l’air d’être une nation comme les autres.

Avec tout notre potentiel économique et notre gros « nif » (orgueil), nous occupons les dernières places dans les classements internationaux excepté ceux de la corruption et de la mal-vie. Que dire lorsque le pétrole nous aura lâchés ? On ne sera tout simplement plus dans aucun classement.

Ce qui est élevé sur la fausseté ne peut que s’écrouler sous ses méfaits. Ce jour n’est pas encore venu malgré tout ce qu’on vit et voit mais viendra inéluctablement, emportant tout dans ses bourrasques nihilistes et vengeresses : le bon et le mauvais, les innocents et les coupables, les grands et les petits, le faux Etat et le semblant de nation.

Ce peuple s’est battu pendant sept ans contre une force coloniale qui l’opprimait et a sacrifié un grand nombre de ses membres pour obtenir son indépendance, mais qu’est-ce que sept ans dans l’Histoire et qu’en a-t-il fait en définitive ? Il l’a remise à une bande d’ignorants travestis en gouvernants, chefs de partis, technocrates et affairistes qui sont en train de la ruiner moralement et économiquement.

Qui, de l’Etat ou de la nation, doit construire l’autre ? L’Histoire enseigne que les individus se sont réunis sous l’attirance d’affinités naturelles (familiales, géographiques, culturelles) pour former les premiers groupements humains. Ces affinités, en s’affinant elles-mêmes au fil du développement de l’intelligence humaine et de l’expérimentation sociale se sont muées en valeurs morales et sociales (codes juridiques, institutions politiques, philosophies de la vie) et ont progressivement élargi les cercles de regroupement jusqu’à ce qu’ils deviennent des aires de civilisation et des territoires mis en valeur par des sociétés policées travaillant au bien de nations pérennes.

C’est de l’interaction des individus et des valeurs qui les meuvent que résultent les formes d’Etat convenant aux données du moment et ouvertes à la perfectibilité. Une nation est la combinaison harmonieuse entre un peuple et l’organe étatique qu’il se donne pour gérer dans la meilleure transparence et le plus large consensus possible les affaires de la collectivité : éducation, justice, économie, santé publique, circulation, défense contre les menaces extérieures…

L’Algérie présente la particularité d’avoir hérité d’un Etat hérité de l’ancienne puissance occupante et qui a très vite été dégradé en QG de « pouvoir » disputé par des clans qui, selon les circonstances, s’entendent sur sa répartition ou s’affrontent pour sa redistribution. Conçu pour servir les intérêts des expatriés français en Algérie à travers une administration compétente et efficace, cet Etat a été progressivement dépouillé de ses valeurs d’origine pour ne plus incarner que les intérêts de groupuscules réunis par des connivences et des complicités nouées en marge du combat pour la libération du pays. Ceux qui ont le moins fait pour cette cause ont été ceux qui en ont le plus profité, constituant un cas d’enrichissement sans cause au double sens du terme.

L’Etat informel qui en a résulté n’a jamais eu besoin de la nation mais juste de ses champs de pétrole et de gaz, d’une centaine de milliers de personnes pour les exploiter et des corps de sécurité nécessaire à sa protection du péril représenté par un peuple « médiocre » (dixit Bouteflika) et populeux dont il aurait aimé être débarrassé. D’où, depuis le 5 juillet 1962, une franche dichotomie, une flagrante divergence d’intérêts entre cet Etat et ce peuple, attestée par une incompréhension mutuelle insurmontable. L’Etat n’incarne pas la nation et le peuple joue au chat et à la souris avec le Beylik ou le « taghout », dénominations de l’Etat selon le point de vue laïc ou théocratique où l’on se place.

J’ignore qui, à l’occasion du dernier scandale de la fraude aux épreuves du bac, a eu la présence d’esprit de faire le lien entre la « grande » et la « petite » tricherie dans notre pays, sous-entendant celle des dirigeants et des dirigés (mots préférables à « gouvernants » et « citoyens » qui ne s’appliquent pas à notre cas). C’est une manifestation d’intelligence qui mérite qu’on s’y arrête car nous possédons le don de toujours noyer le sens des choses dans l’océan de la fausseté pour « sauver la face ». Celui qui l’a fait a déduit le particulier du général, établi depuis longtemps, ou induit le général d’un particulier récurrent, ce qui revient au même.

Au pays des faux « zaïms », des faux « alem » et des faux patriotes sous la colonisation, il était naturel que foisonnent à l’indépendance les faux moudjahidine et les faux socialistes, au temps du multipartisme et du libéralisme économique les faux partis, les faux élus et les faux riches, et à l’époque du charlatanisme les émirs assassins, les leaders exorcistes et les « hommes de religion » affairistes.

Les baragouineurs et les tirailleurs de jadis ayant réussi à prendre les commandes de la Révolution après avoir assassiné ou banni ceux qui l’ont déclenchée, il était dans la nature des choses que leurs rejetons en droite ligne physique ou morale prennent celles de l’Etat et de l’économie. Dans l’Algérie actuelle, il est impossible de vivre sans tricher, mentir, flouer, voler, corrompre ou se faire corrompre. Les responsables sont presque tous impliqués dans des affaires de corruption, les ignorants occupent le devant de la scène, et ceux qui sont arrivés par la fraude et la ruse au pouvoir s’emploient à le laisser à la lie de la nation. Pardon, l’expression aurait été convenable si nous avions été une nation : il serait plus correct de dire « la fausse élite d’une fausse nation ».

L’Algérie n’a jamais eu de vrai Président car aucun n’en avait le niveau intellectuel, la culture ou l’expérience de la vie. Ce sont des individus dépourvus de tout qui ont accédé au leadership au nom de la Révolution par le jeu des calculs de courte vue ou de la coïncidence des intérêts claniques, et ce sont des profils de tricheurs de naissance (dont le prototype est Ouyahia, l’actuel Premier ministre) qui se préparent à prendre leur relève.

En quoi est-il plus grave de tricher au bac qu’avec la Constitution, la création de faux partis et la manipulation des scrutins électoraux ? Les dernières élections législatives et municipales ont été trafiquées comme le sera la prochaine élection présidentielle et comme l’ont été toutes celles qui ont eu lieu depuis l’indépendance.

Les enfants ont triché au bac comme les parents et grands-parents ont triché avec la Révolution, la démocratie ou l’islam. Ce sont les tricheurs qui ont gagné, les « malins » qui ont survécu et les Djouha qui ont raflé la mise. Les ignorants que n’étouffent pas les scrupules « zadmou » (ont foncé), pendant que les honnêtes gens, révulsés d’effroi devant l’impudeur et le crime, « wakhrou » (ont reculé).

Pourquoi les générations formées à l’école de la triche et de l’usage de faux ne feraient-elle pas pareil, n’ayant vu que cela leur vie durant ? Ayant été élevées dans la « kfaza » (système D) et la « chtara » (débrouille), elles n’ont pas appris à respecter les règles de la morale et de la vie sociale. Elles ne savent pas ce que c’est, elles estiment avoir tous les droits au motif que leurs aînés ont failli, elles le lisent et l’entendent tous les jours. Le bac, les études, le mérite, l’ordre, le respect des autres et des lois sont pour elles les recettes parfaites pour finir sa vie idiot, victime, petit et pauvre dans une cité de recasés malgré le doctorat en poche.

Nous sommes pris dans une immense nasse tirée par un chalutier ayant pour nom « l’Histoire ». Il nous a pris par hasard dans ses filets, nous nous débattons en vain, nous avons vécu et mourrons pour rien, sans rien apporter à l’humanité si ce n’est du fanatisme religieux et son corollaire, le terrorisme. On peut, si l’on veut, faire le décompte des Algériens compromis dans des actes de « djihad » et celui des Algériens nominés par des prix tous domaines confondus en Algérie et à l’étranger : sport, chanson, lettres, sciences…

On comptait pour « sécuriser » le bac sur les gendarmes et les policiers, mais que pouvaient-ils ? Il en faudrait 40 millions pour empêcher 40 millions d’Algériens de mal faire dans un domaine ou un autre. De la même façon, on rejette sur la « justice » la méconduite des uns et des autres comme si quelques milliers de magistrats pouvaient rendre justice à 40 millions d’Algériens lésés par 40 millions d’Algériens.

Notre vie nationale est à l’image de notre circulation routière qui est un des miroirs de notre réalité. Il n’y a qu’à voir comment se déroule cette circulation et comment s’effectuent les doublages, par exemple. On double, non dans le sens de « dépasser » par la gauche, mais de « trahir » autrui en le surprenant par la droite, en l’exposant au danger, façon de lui témoigner son mépris et le peu de cas qu’on fait de ce qu’il pense. Qu’est-ce qu’on gagne à un tel comportement ? La jouissance de « dépasser » les autres, de leur faire peur, de leur montrer qu’on n’a que faire de règles inventées par des nations intelligentes pour réguler leurs relations, les fluidifier et tendre vers toujours plus de bien général.

Trente-deux morts dernièrement dans un seul accident que notre religiosité malfaisante a vite fait de mettre sur le compte de Dieu qui les aurait choisis pour les honorer de son paradis, alors que ce ne sont que les malheureuses victimes de la désinvolture, de l’inattention ou de l’irrespect des règles de la circulation. C’est la même chose là où il y a une file d’attente : on essaye de se faufiler pour ne pas attendre, on passe de force devant les autres, niant leur existence, ne les comptant pas parmi les vivants, les considérant comme des ombres transparentes ou du néant.

Quelques milliers de personnes, mauvais dirigeants, chauffards ou terroristes suffisent pour pourrir la vie à un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants, comme une meute de loups peut terrifier une région et lui imposer le couvre-feu.

Pourquoi parler du train qui arrive en retard mais pas de celui qui arrive à l’heure ? Parce que tous les Algériens ou presque sont tout le temps en retard. On est une fausse nation, on s’y complaît, on s’y trouve bien parce qu’on est « comme ça ». On n’aspire pas à devenir une vraie nation, parce que c’est trop compliqué pour nous mais surtout pour les dirigeants ignares que nous avons depuis 1962.

 

L’auteurNourredine-Boukrouh

Nour-Eddine Boukrouh est un acteur de la vie intellectuelle et politique algérienne depuis 1970, année où il a commencé à publier des chroniques sur l’Algérie, l’islam et les questions internationales, production qu’il poursuit à ce jour. Financier de formation, il a fondé un parti politique à l’avènement du pluralisme en Algérie en 1989 qu’il a présidé jusqu’en 1999. Il a été candidat à la première élection présidentielle de 1995. De 1999 à 2005, il a fait partie du gouvernement algérien à des postes économiques. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : « Vivre l’Algérie » (1989), « L’Algérie entre le mauvais et le pire » (1997), « L’islam sans l’islamisme » (2006), « Réformer peuple et pouvoir » (2012), « Que faire de l’islam ? » (2013) et « La nécessaire rénovation de l’islam ».




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