Me Hicham Naciri, le fils du « bâtonnier »

Me Hicham Naciri, le visage amaigri rongé par une barbe fournie, pratique régulièrement le marathon. L’affaire contre Eric Laurent et Catherine Graciet l’a propulsé au devant de la scène médiatique qu’il redoute. Hicham Naciri veut croire qu’il peut l’emporter.

Est-il vraiment cet « affairiste notoire »? Ou alors, un avocat sorti de son rôle pour endosser celui d’« agent des services secrets » et piéger des journalistes ?

Cet avocat de 46 ans, spécialisé dans le conseil en droit des affaires, plus habitué au confort feutré des bureaux des grands PDG du Maroc et du continent africain, s’est retrouvé au centre à l’origine d‘un coup de maître dans l’affaire des journalistes français « maîtres-chanteurs ». Est-ce son rôle ?  commente un de ses confrères casablancais qui préfère garder l’anonymat.

Goûtant peu les médias, Hicham Naciri, veuf et père de deux enfants, est pourtant une star du milieu. En mars dernier, l’hebdomadaire Jeune Afrique le considérait comme l’une des « 20 personnalités qui feront le Maroc de demain » en soulignant qu’il est « aussi l’avocat attitré du Palais et des hommes de pouvoir ». Inscrit aux barreaux de Paris et de Casablanca, ce n’est pas vraiment un « plaideur », comme le fut son père, Mohammed Taïb Naciri, que son fils, par déférence, n’a jamais appelé que « le bâtonnier ».

Naciri père présida deux fois le conseil de l’ordre des avocats de Casablanca, avant de siéger, dans les années 1990, à la Cour suprême puis au Conseil constitutionnel du Maroc. En 2002, il est nommé membre de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (l’équivalent du CSA français) mais garde la main sur le cabinet d’avocats, où il compte parmi ses clients le palais royal, avant de devenir ministre de la justice sous le gouvernement Abbas El Fassi, de janvier 2010 à janvier 2012. Avocat de l’ancienne génération, maniant à l’excellence l’arabe juridique et les subtilités du droit français, il était à la fois respecté et craint. Quand il meurt en mai 2012, d’un infarctus foudroyant, ses funérailles rassemblent le gotha des affaires et de la politique, des centaines de confrères et une foule impressionnante d’habitants de Nouaceur, le village natal des Naciri, devenu chef-lieu de province. A proximité de la maison familiale, le cortège funéraire passe devant l’école primaire « Hadj Mohammed Taïb Naciri », construite grâce à un don du « bâtonnier ».

Après des études à Montpellier, où il décroche en 1994 un DJCE (diplôme de juriste conseil d’entreprise), Hicham Naciri marche dans les pas de son père. Il rejoint l’équipe parisienne de Gide-Loyrette-Nouel, plus gros cabinet français d’avocats d’affaires. Il y passe quatre ans et se frotte notamment à des dossiers de fusions-acquisitions et d’investissements étrangers, qui lui seront utiles lors de son retour au Maroc, en juin 2000. Son projet est de faire passer le cabinet familial, déjà réputé localement, à la vitesse supérieure. Le Maroc traverse alors une période de grâce liée à l’alternance et au changement de règne. Un vent d’ouverture souffle sur le pays. Un fugace « printemps de Rabat » sur le plan politique, mais c’est surtout dans le monde des affaires que cela bouge. Entamée lors des dernières années du règne d’Hassan II, la libéralisation de l’économie est accélérée par Mohammed VI.

Les Naciri père et fils sont de tous les gros deals du début du siècle : le lancement du deuxième opérateur de téléphonie mobile Méditel et le financement international pour l’achat de la licence d’un milliard de dollars ; les grandes opérations d’acquisitions et de privatisations (banques, industrie, télécoms) ; des projets d’infrastructures (le port de Tanger-Med) ; des investissements touristiques soutenus par le plan Azur… Ils conseillent tant les autorités que les privés qui se bousculent au portillon. En 2003, le cabinet s’associe à Gide-Loyrette-Nouel, au sein duquel Hicham Naciri a fait ses premières armes. La répartition des tâches est la suivante : au « bâtonnier », les activités de contentieux et d’arbitrage, au fils le volet conseil en droit des affaires. En termes d’honoraires et de collaborateurs, le consulting prend vite le dessus. Cette association avec un cabinet étranger creuse l’écart avec les concurrents et ne plaît pas à tout le monde. Mais le conseil de l’ordre valide cette joint-venture, au grand dam de la vieille garde.

« Me Hicham Naciri ? C’est un modèle pour nous. Il a été le premier à parier sur l’association avec un grand partenaire international », témoigne Mehdi Kettani, l’un des avocats marocains qui montent. Un « modèle » qui est aussi un redoutable stratège, dur en affaires et manœuvrier. C’est ainsi qu’en juillet 2011, il surprend ses partenaires français en annonçant son départ pour Allen & Overy, l’un des plus grands cabinets d’avocats d’affaires au monde. C’est la première installation au Maroc d’un cabinet anglo-saxon. Il entend en faire un « hub » pour les dossiers d’affaires tournés vers l’Afrique subsaharienne, en osmose avec la nouvelle diplomatie africaine de Maroc. Une vingtaine de collaborateurs suivent Hicham Naciri dans cette nouvelle aventure, par ambition mais aussi par fidélité à l’avocat et à sa famille. Pour Gide-Loyrette-Nouel, le coup est rude. « Parfois, les séparations sont préparées à l’avance. Le plus souvent, c’est brutal. Là, ce fut brutal », confie un avocat qui a assisté au divorce.

En plus de l’hémorragie des ressources humaines et des clients, il faut tordre le cou à la rumeur qui court : « Gide-Loyrette-Nouel va fermer son bureau casablancais. » Quatre ans plus tard, le cabinet français est resté actif dans le royaume. Hicham Naciri et ses anciens confrères se retrouvent régulièrement sur des dossiers. « Pas ensemble, mais face à face », précise avec malice un avocat parisien.

Désormais nommé « Allen », le cabinet de Me Hicham Naciri siège dans des bureaux luxueux en bord de mer, à Casablanca. Les affaires prospèrent. Il dirige pleinement le cabinet, supervise personnellement l’activité de contentieux, jusque-là dévolue à son père. En plus d’avocats extérieurs qui sont parfois sollicités, quatre spécialistes du droit pénal des affaires traitent les dossiers les plus sensibles, choisis par Hicham Naciri lui-même.

A propos de ses clients « particuliers », c’est « business as usual », dit-il. Avec néanmoins une confidentialité et une vigilance démultipliées. Et puis être avocat du palais ne protège pas des envieux. Plusieurs de ses confrères dénoncent « le gigantisme d’Allen », le luxe des locaux et le train de vie de Me Naciri, que symbolise sa Maserati. Une litanie de critiques, toujours sous couvert de l’anonymat, qui semble plutôt confirmer l’avance qu’il a prise sur ses concurrents : « Qu’on l’aime ou pas, Hicham est le meilleur d’entre nous, tranche un confrère marocain installé à Paris. Il a écrasé tout le monde et pris une avance définitive. Ses associations successives lui ont permis à chaque fois de passer un cap. C’est “catch me if you can !” [“arrête-moi si tu peux”].»




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