Mère Courage et ses scénographes

Par Ahmed Massaia

D’abord, c’est en prononçant le nom de Madame Iuliana Prédut Nacef que je trouve une difficulté à cerner ce personnage que j’ai pourtant côtoyé plus d’une dizaine d’années. Cette double appartenance onomastique me fait balloter entre deux cultures sans savoir laquelle fait référence à la roumaine ou à la marocaine. Et, souvent, cette incertitude me ramène spontanément à celle qu’elle a adoptée et qu’elle a fait sienne : le Maroc ; même si la Roumanie, son pays d’origine, ne la quitte jamais. Ce ballotement a un sens et une conséquence : une attitude et un comportement qui la rapprochent toujours du côté de notre cœur.
Bougonne mais bienveillante. Têtue mais compétente. Tout cela à la fois mais surtout passionnée et aimante. Cette Mère Courage a oeuvré avec obstination à former des dizaines de scénographes depuis la création de l’ISADAC. Avec abnégation et détermination aussi. L’art pour elle est une seconde nature. Consciente qu’elle joue un rôle de protectrice du temple, elle s’est entêtée à semer d’abord les bases classiques du décor avant de céder à la tentation du modernisme auquel aspiraient ses étudiants. Jeunesse oblige !
On dira toujours qu’elle fût la première à mettre en place ce département de la scénographie au sein de l’ISADAC. Mais ce n’est pas tellement important. Il y a toujours un début à tout. Ce qui l’est par contre, c’est cette passion et cette détermination à faire de ce département une pépinière de techniciens de la scène et cet amour qu’elle leur portait. Et çà c’est une qualité que ne peuvent avoir que les âmes sensibles et généreuses.
Quand vous arriviez (ce n’est plus le cas malheureusement) à l’ISADAC et que vous traversiez le couloir du 4ème étage du Théâtre National Mohamed V où nous étions logés, votre regard ne pouvait éviter cette procession de cubes noirs accrochés le long du mur. Ces maquettes soigneusement sélectionnées par Madame Nacef immortalisaient les innombrables projets réalisés par les étudiants et qui faisaient sa fierté. Quand j’ai appris la destruction -par inadvertance ou par inconscience, je ne sais pas – après le déménagement de l’Institut, j’ai eu un pincement au cœur. Non seulement pour ces maquettes, mais pour celle qui avait tant veillé à garder des traces de son enseignement dans cet institut qu’elle aimait autant que ce pays qui l’a adoptée. Aujourd’hui, malgré l’âge, quoique les années passent sur elle sans laisser de traces, parce que son charme et sa bonté la protègent et désarçonnent le temps, elle continue à lorgner du côté de cette institution qui, désormais, est tout son univers et qui aujourd’hui lui rend hommage à défaut de profiter encore de ses compétences en matière d’art.




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