Miloud Châabi, l’enfant terrible du capitalisme marocain, n’est plus

Communément désigné par le self-made-man du capitalisme marocain Miloud Châabi, est l »incarnation même du milliardaire atypique, frondeur et jaloux de sa liberté. Un profil qui se fait d’ailleurs rare de nos jours. Il tire sa révérence en Allemagne ce 16 avril à l’âge de 86 ans.

Le dorénavant ex-patron et fondateur du groupe d’Ynna Holding est décédé, le 16 avril, des suites d’une crise cardiaque dans un hôpital en Allemagne. Il y a été transféré, il y a quelques jours, depuis l’hôpital militaire de Rabat selon nos confrères d’H24info. Selon la même source, sa dépouille sera rapatriée au Maroc dans les prochains jours.

Autodidacte par excellence, incontrôlable par nature, son cursus est l’exemple type des milliardaires américains. L’haj Miloud a fondé un groupe de plusieurs entreprises dont la SNEP, la chaîne d’hôtel Ryad Mogador, GPC Carton, Super Cerame, Chaabi Lil Iskane, la chaîne de supermarchés Aswak Assalam et autres. Le magazine Telquel.ma avait publié un portrait du richissime homme d’affaires.

Résumé :

Mercredi 7 novembre 2012. Tapis rouge et petits fours au siège de la Bourse de Casablanca, qui reçoit un hôte de taille. Le patron d’Ynna Holding, Miloud Chaâbi, y introduit sa première société à la cotation, la SNEP (pétrochimie). Tous les grands noms du monde financier ont assisté à la cérémonie. En plus de rapporter 1 milliard de dirhams au groupe, l’entrée en Bourse de la SNEP sera suivie par celles de cinq autres filiales d’Ynna Holding.

Chaâbi sonne la cloche encore une fois, avant de signer le livre d’or. Avant de fêter son sacre boursier, L’haj Miloud a longtemps été considéré comme un “intrus”, un “corsaire” qui a fracassé la porte du capitalisme marocain en réussissant à partir de rien. Son ascension impressionnante est une histoire qui est devenue mythique et qui, comme tout mythe, a donné naissance à des versions plus extraordinaires les unes que les autres.

 

Le berger devenu milliardaire

Né en 1930 à Chaâbi, petit patelin sur les hauteurs d’Essaouira, Miloud est le cadet de huit enfants. Il est issu d’une famille de paysans. Sa famille est si pauvre qu’elle accepte de marier l’une de ses filles à un cousin «très moche contre une dot de 16 brebis». Âgé alors de 12 ans, Miloud se voit confier la garde du précieux troupeau. Un jour, assoupi sous un arbre, il est réveillé en sursaut par les voisins venus l’avertir qu’un loup a pénétré dans la bergerie et a dévoré une brebis. «Mon père était un homme très fort. J’ai décidé de m’enfuir plutôt qu’affronter sa colère», raconte-t-il.

Nous sommes au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le jeune paysan erre de village en village, survit en travaillant dans les souks de la région de Marrakech et de Salé, avant d’atterrir à Kénitra où il devient maçon. En 1948, âgé d’à peine 18 ans, Miloud Chaâbi crée sa première affaire, une modeste entreprise de construction qui emploie deux personnes. À force de travail, l’homme gravit les échelons pour se lancer dans la promotion immobilière dans les années 50. «J’ai acheté des terrains, puis construit des maisons que je vendais 5 000 dirhams à l’époque», se souvient-il. Pierre angulaire de la réussite de L’haj Miloud, cette première société existe toujours, noyée dans le magma qu’est Ynna Holding, un empire multiforme qui brasse 10 milliards de dirhams de chiffre d’affaires par an. Une réussite éclatante que ses pairs ont bien dû accepter, malgré le franc-parler de l’homme, qui a bouscule la reproduction programmée des élites marocaines.

Toujours tiré à quatre épingles, L’haj Miloud ne semble guère se soucier de l’image de campagnard qui lui colle à la peau. Son bureau est une ode à l’artisanat marocain, avec ses plafonds de bois peint sous lesquels trône un imposant Coran ouvert, posé sur un pupitre. Confortablement installé dans ce décor kitsch, le patron, conscient de son effet sur son auditoire, aime raconter à ses visiteurs l’histoire du berger devenu milliardaire. Chez Ynna Holding, on commence tout de même à trouver cette image trop réductrice, de moins en moins conforme, en tout cas, au poids financier du groupe. «Beldi, mon père ? Peut-être est-ce un compliment… Nous, en tout cas, on fait des affaires sans se soucier de l’origine de nos interlocuteurs», assène Omar, le fils.

Très tôt, l’homme d’affaires est rattrapé par la politique politique en soutenant l’opposant Abderrahim Bouabid, leader socialiste interdit de meetings. «En 1963, Bouabid a lancé sa campagne électorale depuis ma maison de Kénitra. Il a d’ailleurs remporté son siège haut la main. En contrepartie de mon aide, j’ai obtenu la présidence de la Chambre de commerce de Kénitra», raconte L’haj Miloud, 33 ans à peine à l’époque.

L’échange de bons procédés est un moyen pour le jeune entrepreneur d’acquérir une place au soleil, là où trônent les décideurs. Mais Chaâbi est encore loin des premières loges. La Chambre de commerce de Kénitra n’est qu’un strapontin, qui ne le prémunira pas contre un éventuel retour de bâton politique. Suite au meeting de Bouabid, le général Oufkir, alors tout-puissant ministre de l’Intérieur, signe une circulaire… interdisant aux écoles d’accueillir les enfants Chaâbi ! «Mes frères et sœurs étaient devenus des parias», martèle Omar. Cela n’empêche pas L’haj Miloud de décrocher deux fois de suite la présidence de la Fédération nationale des chambres de commerce. Mais en 1969, un autre veto d’Oufkir l’empêche de remporter un troisième mandat. C’est la goutte qui fait déborder le vase. «On me mettait trop de bâtons dans les roues pour des raisons politiques. J’ai préféré mettre en veilleuse mes activités au Maroc, pour me lancer dans les affaires à l’étranger». En l’occurrence l’Afrique, où Chaâbi bâtit le plus gros de sa fortune. Ce n’est qu’en 1983 qu’il revient au bercail, encore plus riche et mieux armé pour s’imposer face à l’establishment politico-financier.

À son retour en 1986, Chaâbi crée Ynna Holding, société-mère qui lui permet de consolider son groupe. Peu après, il finit par racheter Dimatit, qu’on lui refuse depuis les années 60. Comment? Simple : il a créé une société de tuyauterie concurrente, qu’il a lancée dans une guerre commerciale sauvage contre Dimatit… jusqu’à ce qu’il l’avale. De là vient sans doute sa réputation de flibustier des affaires… et la légende selon laquelle il a une mémoire (et une rancune) d’éléphant. On l’empêchait de s’épanouir dans les Chambres de commerce ? Dès son retour, en 1983, il décroche… un siège de député.

Depuis le début des années 2000, Chaâbi se cale sur les grands chantiers lancés au Maroc. Tanger est une priorité. Chaâbi y investit cinq milliards de dirhams dans le tourisme et l’immobilier. A Laâyoune, il consacre trois milliards de dhs aux provinces du sud.

En politique, Chaâabi se présente aux élections sous les couleurs de l’Istiqlal avant de rejoindre le PJD. Après un passage dans les rangs du parti de feu Ali Yata, Chaâbi prend même ses distances avec les formations politiques marocaines en général.

Un conservatisme rigoureux

Le conservatisme du patron est la leitmotiv de son modèle de management. En 1999, quand son fils Faouzi émet le souhait d’investir dans la distribution et l’hôtellerie, L’haj lui donne sa bénédiction… à condition de ne pas y vendre d’alcool. Ce boycott ne date pas d’aujourd’hui. Dans les années 80, le député Chaâbi demandait ainsi l’interdiction pure et simple de la vente d’alcool sur tout le territoire marocain. «J’avais proposé de compenser la taxe sur les alcools par la contribution financière d’une dizaine de gros entrepreneurs, dont moi-même», raconte-t-il.

Ces dernières années, l’homme d’affaires s’était montré très discret. Le monde des affaires se fait l’écho des soucis de santé de L’haj Miloud. Il aurait même subi une chirurgie au coeur en 2013. L’homme d’affaires disparaît des radars.

Pourtant en 2015, il est remis sur le devant de la scène dans l’affaire qui opposait son entreprise Ynna Holding à Fives FCB. Un litige entre les deux groupes  les mènent aux tribunaux. A l’issue du feuilleton judiciaire en Suisse et au Maroc, Ynna Holding fut condamné à payer à Fives FCB 19,5 millions d’euros de dommages. Certains expliquent qu’à l’origine de ce feuilleton judiciaire l’entêtement de L’haj Miloud et son refus de négocier avec Fives FCB, considérant que le groupe français lui faisait du “chantage”. Miloud Chaâbi est resté fidèle à lui-même en refusant de céder même s’il risquait d’être dépossédé de certaines de ses filiales à l’issue de l’exécution du jugement.

 




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