Mon identité et la leur, par Mohammed Ennaji

Je ne ressens mon identité et ne la conçois que dans sa dynamique, dans son mouvement. Elle est encore, et pour un bon bout de temps, en cours d’élaboration, en pleine négociation avec l’histoire. Elle n’est pas celle que l’on s’évertue à définir pour moi, à mon insu, par l’agrégation de composantes géographiques, historiques et culturelles parfois plus virtuelles que réelles. Elle n’est pas non plus et ne peut être le fruit de compromis politiques, qui sont plus l’expression d’un équilibre idéologique souvent éphémère. Elle ne saurait être stagnante, enfermée dans des contours élaborés uniquement par le recours au passé. Elle ne relève pas du bricolage mais de l’innovation, de ce qu’on peut appeler sans crainte une révolution des mentalités. Elle est celle où se retrouveraient mes convictions et mes aspirations, l’avenir auquel je prétends pour moi et mes enfants. En elle, le neuf, à peine perceptible, m’est plus essentiel que les couches pluriséculaires érodées par le ressac de l’histoire, parce qu’il interpelle constamment celles-ci et les contraint à se remettre en question. Elle définit ma place dans la société à venir. Autrement dit, elle n’est pas un donné figé. Et aujourd’hui plus qu’hier.

Pour nous en tenir à l’essentiel, je suis indubitablement de culture musulmane et y suis profondément et viscéralement attaché. J’ai puisé mes premiers rêves de justice et d’égalité à l’école coranique. J’y ai fait mes premières prières d’enfant innocent et adressé mes premiers vœux au ciel. Mais beaucoup d’eau a coulé depuis sous les ponts, et je suis aujourd’hui loin du culte et en plein dans la culture. Je frémis toujours à l’écoute de l’extraordinaire voix de Abdassamad chantant le texte coranique, mais ne pratique pas, à l’exemple de beaucoup de mes concitoyens, pourtant musulmans sincères. Je suis friand des récits des prophètes et de leurs épopées, mais je n’en suis pas moins incrédule quant aux légendes. Autrement dit, je fais mien un sens critique qui est au cœur de ma modernité. Je partage avec le croyant l’axiome de l’égalité des hommes devant Dieu. Mais encore, je soutiens l’idée que les hommes sont égaux devant le ciel et sur terre, et qu’aucune naissance, quelle qu’elle soit, ne peut fonder une supériorité ou justifier une quelconque inégalité. Nous sommes tous censés avoir les mêmes droits et les mêmes obligations devant la loi. Et plus encore, pour être réellement conséquent, je soutiens que les hommes et les femmes sont égaux, absolument égaux, et qu’aucun décret, aucune logique, de nos jours, ne sauraient justifier l’injustice exorbitante qui concède à la femme la moitié de la part d’héritage qu’elle octroie généreusement à son homologue masculin. Cela ne relève pas à mon sens du détail. La femme est un être humain à part entière, une créature merveilleuse. Que je sache, je n’ai pas dans ma besace un péché particulier à lui reprocher.
J’estime que rien ne peut défendre et préserver mon identité musulmane, à laquelle je tiens parce qu’elle signe ma différence, que la liberté de pensée et le sens critique sans concessions. Ma modernité est bien là. Musulman, je revendique non seulement la liberté de croyance – je n’entretiens pas un rapport assez lucide à ma religion pour en embrasser une autre ! – mais le droit à l’incroyance dans le respect total des croyances des autres. En un mot plus que la liberté de croyance, la liberté de conscience.
J’ai une conscience aiguë du rôle fondamental du religieux dans la formation de ma nation. Il est beaucoup plus considérable que ne le pense la plupart des fidèles. Mais ce rôle se conçoit dans une phase historique où les forces productives étaient d’une grande fragilité, où les échanges matériels étaient faibles, où nos concitoyens jadis, n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent ni d’autres valeurs à partager pour rester unis, en dehors des enseignements et des liens de proximité que procure la religion. Pour cette raison, mon identité, de quelque côté qu’on la prenne, avoue la centralité de l’islam dans sa genèse. Mais je prétends à être un musulman moderne, nouveau. C’est-à-dire un homme libre, qui ne tourne pas le dos à son histoire, mais entend tout entreprendre pour acquérir son droit de citoyen respectueux des lois, respecté et protégé par elles. Un citoyen auquel les gouvernants doivent rendre compte de leur gestion des affaires du pays comme il convient en démocratie. Non pas dans les mots mais dans les faits. Voilà les ingrédients fondamentaux qui élaborent mon identité.
J’appartiens, comme la plupart des Marocains, à la grande majorité de la population, tenue, jusque-là, éloignée de la direction des affaires du pays, ou plus exactement confinée iniquement à la marge. Je revendique alors le droit d’être partie prenante de cette direction. C’est d’abord cela pour moi la liberté et l’égalité. Aussi n’ai-je pas la même approche de l’identité que les groupes qui se retrouvent très bien dans sa définition traditionnelle additionnant des agrégats dans une perspective statique, parce que celle-ci conforte tout bonnement leur domination. Pour parler plus crûment, elle corrobore à leurs yeux ce qu’ils croient leur supériorité sur la majorité. Mon identité à moi, comme majorité opprimée, est jeune, elle est en construction. Pour reprendre un mot fameux de Voltaire conjugué à un autre temps, elle commencerait là où finirait la leur.
J’entends en être un des concepteurs. Et cette construction passe par la défense de mes droits à une scolarité décente qui promeut l’individu moderne, libre et compétitif. Elle passe par le droit fondamental à la santé, à la justice, au travail dans toutes ses strates. Le partage des richesses est ainsi un passage incontournable dans ce processus. C’est ainsi que j’aurais mon mot à dire, c’est ainsi que j’aurais une réelle identité, que je ne serais plus un fantôme. L’identité n’est pas un vain mot, elle ne se suffit pas d’un préambule. Elle se veut une révolution. Sans cela, les discours sur l’identité, l’égalité, la démocratie, ne sont que du blabla.

in « le Maroc en mouvement »




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