« Ce que désire la classe des professionnels bien diplômés, c’est une méritocratie plus parfaite : un système où ceux qui ont du talent peuvent s’élever. Quand on est parvenus à la diversité et que les gens brillants de toutes races et de tous sexes ont été dûment qualifiés, cette espèce de libéral ne peut pas vraiment concevoir d’autres griefs contre le système. Les revendications des travailleurs ordinaires ne les touchent pas : les vigiles, les serveurs de fast-foods, les aides à domicile et les gardes d’enfant – dont la plupart sont des femmes et des personnes de couleur – qui n’ont pas de diplôme universitaire. »

Dans son essai « Pourquoi les riches votent à gauche », Thomas Frank analyse l’abandon par les « nouveaux démocrates » des classes populaires et des syndicats au profit des classes aisées et cultivées. Il rappelle ce que cette « économie de la connaissance » a coûté aux travailleurs manuels et aux catégories peu diplômées, condamnées à la relégation sociale et à une forme de plus en plus agressive de mépris culturel. Dépréciées par le parti qui leur servait autrefois de véhicule politique, elles sont devenues plus attentives aux thématiques identitaires de démagogues réactionnaires. Comme celui qui vit à la Maison-Blanche.

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Thomas Frank est journaliste et essayiste, Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique et Harper’s des articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine. Cofondateur et rédacteur en chef du magazine The Baffler, il est l’auteur d’une demi-douzaine ­d’ouvrages.

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Le premier tour de la présidentielle a révélé un vote de classe. Les catégories populaires ont voté pour Marine Le Pen. La bourgeoisie « cool » qui vit dans les grandes villes a choisi Macron. Comment expliquer qu’aux États-Unis, ainsi que vous l’écrivez dans votre livre, les pauvres votent pour la droite ou la droite de la droite ?

Thomas FRANK. – C’est la grande question d’actualité. En Amérique, cela se produit pour de nombreuses raisons. Les républicains, qui glissent davantage vers la droite en permanence, sont très bons quand il s’agit d’exprimer une colère de classe. Presque constamment, ils prétendent représenter l’Américain moyen et ses indignations envers ceux placés au-dessus de lui dans l’échelle sociale, ces gens qui lui disent avec arrogance ce qui vrai ou faux. C’est le fil qui unit les problèmes de guerre culturelle de long terme (avortement, armes à feu, éducation) et les problèmes que Donald Trump a utilisés (immigration, commerce international). Le registre d’indignation de classe est extrêmement répandu dans la politique américaine. Mais seulement d’un côté de l’échiquier politique. La direction du Parti démocrate est à peu près le seul groupe en Amérique qui ne croit pas que le populisme peut être utilisé avec succès en politique. Sa stratégie officielle durant des années a été de considérer le soutien de la classe ouvrière comme acquis. Car, après tout, historiquement, les démocrates sont le parti des syndicats, de la protection sociale et de Franklin Roosevelt. Mais aujourd’hui, pensent les démocrates, chaque élection est une compétition pour [séduire] des personnes aisées et modérées qui sont « entre la gauche et la droite ». Donc les démocrates ne doivent pas tenir compte des travailleurs tandis qu’ils recherchent les suffrages de ces personnes aisées et modérées. Ils ont conçu une idéologie très commode qui leur permet d’agir ainsi, selon laquelle être « de gauche » aujourd’hui signifie soutenir la mondialisation et « l’innovation », s’aligner sur les secteurs économiques « créatifs » comme la finance, l’industrie pharmaceutique, Hollywood, Silicon Valley, etc. Les démocrates s’identifient ouvertement avec ceux qui réussissent et ceux qui gagnent de l’argent et ils se heurtent à de fortes résistances venues de la droite.

Selon vous, les conservateurs américains passent de la « guerre culturelle » à la « lutte des classes » ?

Les guerres culturelles se réfèrent à des problèmes comme l’avortement, le contrôle des armes à feu et toute une série de questions liées à l’école (la théorie de l’évolution, par exemple) qui ont été une partie importante du conservatisme américain depuis de nombreuses décennies. Pour tous les conservateurs, intellectuels branchés, riches acteurs de Hollywood et bureaucrates de Washington donnent des ordres avec arrogance au gentil Américain moyen. C’est une sorte de lutte des classes à l’envers. Mais cela fonctionne parce qu’il s’agit presque de la seule façon dont les Américains parlent de la lutte des classes. Enfin, jusqu’à voilà quelques années ! Après la crise financière de 2008, les problèmes économiques sont devenus de nouveau immensément importants, et les républicains ont dû inventer une explication à l’échec du capitalisme qui, d’une certaine manière, le tire d’affaire et qui impute la responsabilité de la crise aux mêmes « élites » qu’avant 2008. Ce fut le grand tournant. Les conservateurs américains l’ont opéré en inventant le mouvement Tea Party, expression retournée de l’indignation publique contre les puissances d’argent en place.

Comme en France, cette guerre est aussi profondément territoriale…

Oui. En Amérique, beaucoup de ces phénomènes ont commencé dans les États de l’ancienne Confédération (les États du Sud qui avait fait sécession de 1861 à 1865, déclenchant la guerre civile, NDLR), où l’économie était jadis fondée sur l’esclavage et sur d’autres moyens de maintenir les Noirs dans une situation d’impuissance. C’est traditionnellement une région raciste, très conservatrice et méfiante envers l’instruction. Et il y a toujours eu une forte pointe de racisme dans le mouvement conservateur américain moderne (songez à Trump). Ce qui est intéressant, cependant, c’est que la mentalité conservatrice s’est répandue de plus en plus dans le pays, et, à mesure que ce phénomène se produisait, nous, les gens de gauche de la côte Est, nous avons tout simplement décrété que de plus en plus d’États d’Amérique étaient des « États rouges » (le rouge est la couleur du Parti républicain, NDLR). Nous entendons par là des États appauvris, hostiles à l’instruction, très religieux, et ainsi de suite. Aujourd’hui, la Pennsylvanie, l’Ohio, le Michigan et le Wisconsin, tous anciens bastions de gauche, sont des « États rouges ». Les régions qui votent encore démocrate, à l’inverse, sont soit les zones les plus pauvres d’Amérique soit les plus riches. Ce sont les « États bleus » (le bleu est la couleur du Parti démocrate, NDLR), des régions florissantes à l’ère postindustrielle, qui soutiennent encore l’éducation et les services publics. Le fait important est le suivant : le parti de gauche est identifié aux régions riches ; le parti de droite aux zones où vit une classe ouvrière en difficulté. Et les Américains acceptent de plus en plus ce réalignement et le considèrent comme un phénomène naturel et même inévitable.

Vous écrivez au sujet des électeurs de la droite américaine : « Votez contre le terrorisme et vous obtiendrez la privatisation de la protection sociale. » Nous pourrions vous répondre, au sujet des électeurs de la gauche française : « Votez pour la protection sociale, et vous obtiendrez le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels et la discrimination positive » ! La gauche n’a-t-elle pas oublié la lutte des classes ?

Bien sûr. Ce que je décrivais dans le passage de mon livre que vous citez était le discours républicain des années George W. Bush. À l’époque, on avertissait constamment les électeurs que les hommes politiques de gauche étaient trop faibles pour qu’on leur fasse confiance afin d’assurer la sécurité de la nation – une affirmation que je considérais comme fausse et hors de propos, et dont le seul but était de permettre à nos leaders républicains d’attaquer le système de protection sociale. À propos : au cours de la dernière décennie, les républicains ont aussi tenté d’abaisser les démocrates en insinuant que leur comportement était « français »… Pour ma part, si j’essayais de décrire les démocrates, je le dirais un peu différemment. Tout d’abord, je n’ai aucun problème avec le mariage homosexuel et le programme américain connu sous le nom d’« action positive » (terme américain pour désigner la discrimination positive, NDLR). Ceux-ci me paraissent conformes aux idéaux sociaux-démocrates. Pour décrire le comportement des démocrates, je dirais donc : « Votez pour le gars qui, pensez-vous, va protéger la protection sociale, et vous obtiendrez la déréglementation bancaire et l’Alena. » (Acord de libre-échange entre les ÉtatsUnis, le Canada et le Mexique, conclu par Bill Clinton en 1994, NDLR.)

La gauche néolibérale est-elle responsable de l’augmentation spectaculaire des partis populistes ?

Ils ont abandonné les intérêts de la classe ouvrière, ouvertement. Lorsque Bill Clinton l’a fait pour la première fois, cela a été considéré comme une décision de génie, une sorte de libéralisme éclairé pour le XXIe siècle. Les démocrates se sont identifiés avec les secteurs créatifs comme Wall Street et la Silicon Valley, avec les gagnants de la société. Clinton & Co ont inventé la gauche des riches. Et ils l’ont fait en vertu de la brillante doctrine selon laquelle les membres de la classe ouvrière n’avaient « nulle part ailleurs » où aller, personne d’autre à qui accorder leur vote. Le projet des populistes de droite est d’offrir à ces personnes un autre endroit où aller.

« Le parti de gauche est identifié aux régions riches ; le parti de droite aux zones où vit une classe ouvrière en difficulté. Et les Américains considèrent ce réalignement comme un phénomène inévitable» naturel et même vous parlez de « progressisme de limousine ». Qu’est-ce que c’est ?

Je fais référence à un « libéralisme des riches ». C’est une politique de gauche qui s’est largement affranchie de toute empathie pour la classe ouvrière américaine. Elle a beaucoup d’empathie pour les personnes malheureuses qui sont loin. Elle croit profondément que les discriminations, quelles qu’elles soient, c’est pas bien, c’est pas bien, c’est pas bien. Mais elle rejette sans cesse les préoccupations de la classe ouvrière ici, à la maison, c’est-à-dire aux États-Unis, et les regarde comme les problèmes inévitables des personnes non éduquées. Pour le « progressisme de limousine », la mondialisation est inéluctable, les syndicats sont obsolètes, rien ne peut être fait pour les travailleurs, sauf s’ils obtiennent un diplôme dans une très bonne université.

Alexandre Devecchio, Guillaume Perrault, pour Le Figaro.fr



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