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Jacques Chirac, décès du phénix de la V république française

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L’ancien président français Jacques Chirac, décédé jeudi à 86 ans, était une des grandes figures de la droite française dont la longévité, entre succès brillants et échecs cuisants, a démontré une exceptionnelle capacité de rebond.

Celui qui fut 12 ans président, deux fois Premier ministre, trois fois maire de Paris, créateur et chef de parti, ministre à répétition, s’est éteint « au milieu des siens. Paisiblement », a déclaré à l’AFP son gendre Frédéric Salat-Baroux, époux de Claude Chirac.

Affaibli par différents problèmes de santé, M. Chirac n’apparaissait plus en public depuis cinq ans. Ces ennuis de santé auront eu raison de ce battant de haute taille, chaleureux, débordant d’énergie, toujours en mouvement – omniprésent dans le paysage politique français depuis le début des années 60.

Particulièrement impopulaire pendant son deuxième mandat, premier ex-président français condamnée par la justice (en 2011), il bénéficiait depuis sa retraite d’une image de sympathie.

Loin des idéologies, ce grand pragmatique, créateur en 1976 du Rassemblement pour la République (RPR), se rêvait héritier du gaullisme mais se revendique surtout de l’ex-président Georges Pompidou. Il a, entre libéralisme et foi en la puissance publique, entre « travaillisme à la française » et conservatisme ponctué de coups d’audace bonapartistes, incarné une synthèse des droites françaises.

Il ne rechigne pas non plus aux manoeuvres politiciennes pour atteindre ses objectifs, comme lorsqu’il lâche le chef de file de son parti, Jacques Chaban-Delmas, en 1974, pour soutenir Valery Giscard d’Estaing.

Ses mandats de président resteront marqués par son « non » à la deuxième guerre d’Irak, la fin de la conscription militaire, la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans les crimes nazis, le passage au quinquennat, le cri d’alarme (« notre maison brûle ») face à la dégradation de l’environnement dans le monde.

Mais aussi une ardente polémique sur sa reprise des essais nucléaires, une dissolution calamiteuse de l’Assemblée nationale, un « non » retentissant au référendum constitutionnel européen de 2005, des accusations d’immobilisme (Nicolas Sarkozy allant jusqu’à parler de « roi fainéant »), des déficits creusés, le chômage invaincu.

A l’aise dans les foules populaires, loué pour son humanité, sa sympathie, sa simplicité illustrée par son appétit gargantuesque pour des plats typiquement français, il était aussi salué pour sa culture et était l’ami des puissants, comme le milliardaire François Pinault ou la famille milliardaire libanaise Hariri qui l’a hébergé après son départ du palais présidentiel.

Premier maire de Paris à la création de ce poste en 1977, il règnera sur la capitale pendant 18 ans, alimentant des accusations de clientélisme et de corruption avec des décennies de prolongements judiciaires. Il restera ainsi comme le premier président condamné par la justice pénale.

Jacques Chirac était parvenu à conquérir l’Elysée – rêve d’une vie pour ce fils unique – après deux défaites (1981 et 1988) face au socialiste François Mitterrand.

On le dit essoré. Troisième tentative en 1995. Ce sera la bonne. Au terme d’une campagne marquée par son slogan sur la « fracture sociale », il l’emporte de haute lutte, éliminant son rival RPR au premier tour, puis battant le socialiste Lionel Jospin au second.

Mais deux ans plus tard, il commet une erreur politique majuscule en dissolvant l’Assemblée nationale pour tenter de se doter d’une majorité.

Au final, il achève son septennat sur cinq ans de cohabitation belliqueuse avec Lionel Jospin qu’il a été contraint de nommer Premier ministre.

En 2002, nouveau coup de théâtre: celui que son adversaire et Premier ministre qualifie de « vieilli, usé, fatigué », devient, face à Jean-Marie Le Pen (Front national, extrême droite), le président le mieux élu de la Vème République en France. Un record de 82,21% des voix.

Avant la mairie de Paris et le palais présidentiel, il avait déjà occupé d’innombrables fonctions politiques sous les ors de la République, ministre de l’Agriculture, de l’Intérieur, député européen, député, etc…

Ses deux séjours à Matignon comme Premier ministre avaient déjà été batailleurs: Chirac remet à Valéry Giscard d’Estaing, qu’il a contribué à faire élire contre le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, une retentissante démission en 1976. Il se bat pied à pied avec Mitterrand de 1986 à 1988.

Il restera aussi le Premier ministre qui signa en 1976 le décret instaurant le regroupement familial permettant à un étranger non européen légalement installé de faire venir son époux ou épouse et ses enfants.

En 2007, affaibli par un accident vasculaire cérébral qui l’a frappé deux ans plus tôt, il voit triompher Nicolas Sarkozy pour lequel il est loin de manifester la ferveur indéfectible de son épouse Bernadette.

Diminué, il ne pourra assister à son procès – procédure inédite pour un ex-locataire de l’Elysée – dans une interminable affaire d’emplois fictifs.

« Perte de mémoire », « absences », surdité. Jacques Chirac apparaîtra de plus en plus rarement en public, la démarche saccadée, agrippé à l’épaule d’accompagnateurs.

Très loin de l’image du séducteur infatigable, beau comme un acteur, crédité de nombreuses conquêtes féminines (« les filles, ça galopait », avait admis son épouse).

Loin de l’homme vorace engloutissant les têtes de veau sauce gribiche, les bières Corona, capable de marathons record au salon de l’Agriculture.

Loin de l’amoureux des bains de foule, qui se vantait d’avoir serré tant de mains qu’il lui fallait des seaux de glace pour soulager ses paumes enflammées.

Pour ses ennemis, Jacques Chirac était versatile, capable de tous les coups de Jarnac, admirable dans la conquête du pouvoir, déplorable dans son exercice.

Pour ses amis, c’était un homme « attentif aux autres », plein de charme, un citoyen du monde familier des grands de la terre. Un père adorant ses deux filles dont l’aînée, Laurence, a été frappée d’anorexie et dont la seconde Claude, experte en communication, l’a accompagné, conseillé et rendu grand-père d’un garçon prénommé Martin.

Une personnalité en tout cas beaucoup plus complexe que l’image rustique qu’il affichait: connaisseur de l’Asie, amoureux du Japon (expert es sumo), russophone, artisan d’un dialogue des cultures incarné par « son » musée du quai Branly à Paris, écrin des « arts premiers » dont il était féru.

Il avait intitulé le premier tome de ses mémoires: « Chaque pas doit être un but ».

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