Informer sans parti pris

La Société et l’individu. Suprématie de la société sur l’individu.

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Nikolaï Boukharine

Il n’est pas douteux que la société est composée d’individus. S’il n’y avait pas d’individus, il n’y aurait pas de société ; le fait se comprend de lui-même. Cependant, il faut bien se rappeler qu’une société n’est nullement un simple entassement d’hommes, une somme d’individus : il ne suffit pas d’additionner tous les Pierre et toutes les Marie pour obtenir une société.

La société est un agrégat réel (système); il y a tout un réseau de rapports mutuels entre les individus, rapports des plus variés et de valeur inégale. Qu’est-ce que cela signifie ? Que la société, considérée dans son ensemble, est plus que la somme des parties qui la composent. Elle ne se réduit pas seulement à cette somme. Il en est toujours ainsi des systèmes les plus variés, que ce soit un organisme vivant ou un mécanisme inanimé. Prenons, par exemple, une machine quelconque, une simple montre. Décomposons ces objets et réunissons toutes leurs parties en un seul tas. Ce tas représentera la somme de ces parties. Mais ce ne sera nullement la machine, ce ne sera pas la montre. Pourquoi ? Parce qu’il manque ici le lien défini, le rapport réciproque défini entre les différentes parties, rapport qui fait de ces parties diverses un mécanisme déterminé. Qu’est-ce qui en fait une partie d’un tout ? Leur disposition particulière. C’est exactement de la même manière que la chose se produit dans la société. Mais si les hommes n’occupaient pas dans le processus du travail et à un moment donné une place définie, s’ils n’étaient pas unis avant tout par un lien de travail, aucune société n’existerait.

Il faut prendre ici en considération encore un phénomène que nous observons dans la société: la société représente, non seulement l’ensemble des individus particuliers ayant des rapports communs, et influant directement les uns sur les autres, mais aussi des groupes d’hommes ayant des rapports réciproques, d’autres « agrégats réels », intermédiaires, pour ainsi dire, entre la société et l’individu. Prenons comme exemple la société actuelle. Elle est immense. Elle embrasse l’humanité presque entière, les hommes des différents pays étant déjà liés de plus en plus par les liens du travail ; l’économie mondiale existe et se développe. Mais cette société composée d’environ un milliard et demi d’hommes ayant des rapports réciproques, unis par un lien fondamental (celui du travail) et par d’autres liens innombrables, contient dans son intérieur des systèmes particuliers d’hommes groupés de différentes manières : classes, États, organisations religieuses, partis, etc… Nous en reparlerons ailleurs en détail. Pour le moment, il nous importe de remarquer ce qui suit : il existe toute une série de groupements humains à l’intérieur de la société ; à leur tour, ces groupements sont composés évidemment d’individus; les rapports réciproques entre ces hommes sont d’habitude plus fréquents et plus rapides dans un seul milieu que les rapports entre les hommes en général (le philosophe et sociologue allemand G. Simmel, affirme très justement qu’en général, plus le cercle des hommes ayant des rapports réciproques est restreint, plus les liens qui les unissent sont étroits) ; mais ces groupements sont aussi en contact entre eux. Ainsi, dans la société, les individus influent souvent les uns sur les autres, non pas directement, mais par l’intermédiaire de groupements, de systèmes particuliers à l’intérieur du système général qui porte le nom de société humaine. En effet, imaginons un ouvrier donné dans une société capitaliste. Qui rencontre-t-il le plus souvent ? Avec qui discute-t-il les différentes questions, etc … ? Évidemment, le plus souvent avec d’autres ouvriers et beaucoup plus rarement avec les artisans, les paysans ou les bourgeois. On voit ici une soudure de classe, un lien de classe. Quant aux autres classes, l’ouvrier est très souvent en contact avec elles, non pas comme personne particulière, comme « individu », mais comme membre de sa classe et parfois comme membre d’une organisation créée consciemment, d’un parti, d’un syndicat professionnel, etc. La même chose se passe aussi dans d’autres groupements en dehors des groupements de classe : les savants fréquentent surtout les savants, les journalistes d’autres journalistes, les curés d’autres curés, etc…

Dans le domaine matériel, nous savons que la société n’est pas un ramassis d’hommes, qu’elle est plus qu’une simple somme, que l’union entre les hommes et leur « position » déterminée (Marx disait « distribution ») dans le processus du travail donnent quelque chose d’autre et de plus que la « somme » et le « tas ». Mais la même chose se produit également dans le domaine de la vie psychique (« spirituelle »), qui joue un rôle énorme. Nous avons déjà cité plusieurs fois l’exemple du prix comme résultat des estimations d’une série de personnes particulières. Le prix est un phénomène social, une « résultante » sociale, un produit des rapports réciproques entre les hommes ; le prix est-il égal à l’estimation moyenne ?. Non. Le prix ressemble-t-il à une estimation particulière ? Pas tout à fait. Car une estimation particulière est une affaire personnelle, elle concerne un seul homme, elle « vit dans son âme » et uniquement dans son âme, tandis que le prix est quelque chose qui opprime chacun ; c’est quelque chose d’indépendant, avec quoi il faut compter, quelque chose d’objectif, bien que non matériel (voir chap. II) ; le prix, en d’autres termes, est quelque chose de nouveau, et qui vit de sa propre vie sociale, quelque chose d’indépendant des hommes particuliers, bien qu’il soit « fait » par des hommes. Il en est de même de tous les autres phénomènes de la vie psychique (« spirituelle »). La langue, le régime politique, la science, l’art, la religion, la philosophie, et toute une série de phénomènes de moindre importance, tels que la mode, les mœurs, les « règles de la civilité », etc… etc…, tout cela sont les produits de la vie sociale, résultat des rapports réciproques entre les hommes, de leurs relations constantes.

De même que la société n’est pas une simple somme d’hommes, de même la vie spirituelle de la société n’est pas une simple somme d’idées et de sentiments d’hommes particuliers, mais elle est le produit de leurs rapports réciproques, elle est, jusqu’à un certain point, quelque chose de particulier, de nouveau, qui ne peut être réduit à une simple somme arithmétique, quelque chose de nouveau, qui résulte précisément des rapports réciproques entre les hommes.

Ce sont précisément ces faits qui démontrent la nécessité, (les sciences sociales. Wundt remarque très justement que la « vie commune d’individus nombreux et avant une organisation identique, ainsi que les rapports mutuels découlant de cette vie, doivent, en tant que condition nouvelle, faire naître aussi des phénomènes nouveaux, ayant des lois particulières ». (Les problèmes de la psychologie des nations.)

Un individu ne peut pas exister en dehors de la société, sans la société, malgré la société. On ne peut pas se représenter la société comme s’il y avait des hommes isolés, existant, pour ainsi dire, à l’ « état de nature », et se réunissant ensuite pour former la société. Une telle conception était autrefois très répandue, mais elle est tout à fait fausse. Si nous examinons pas à pas l’évolution de la société humaine, nous voyons qu’elle s’est formée à partir du troupeau et non à par-tir d’êtres d’apparence humaine vivant en endroits différents, et ayant tout à coup compris un beau jour qu’il était beaucoup plus commode (qu’ils étaient intelligents, ces sauvages !) de vivre ensemble et commençant à se réunir en société, après s’être convaincus les uns les autres dans des réunions publiques. « Le point de départ » (de la science, N. B.), a écrit Marx, se trouve dans « des individus produisant en société », et par suite, dans « la production sociale des individus ». Un chasseur et un pêcheur isolés… appartiennent au domaine de la fantaisie du XVIIIe siècle… La production d’individus isolés en dehors de la société… est aussi absurde que le développement de la langue sans les hommes qui vivent ensemble et parlent entre eux. » (K. Marx : Introduction à une critique de l’Économie politique).

La théorie de l’homme isolé qui s’unit aux autres s’est exprimée de la façon la plus frappante dans l’ouvrage de J.-J. Rousseau, Le contrat social , paru en 1762 : l’homme naît libre à l’état de nature. Pour protéger sa liberté, il entre en relations avec d’autres hommes, et c’est sur la base d’un « contrat social » que se crée une société, un État (Rousseau ne distingue pas l’État de la société). « Le traité social a pour but la conservation des contractants » (Livre II, chap. V). En fait, Rousseau étudie, non pas l’origine réelle de la société ou de l’État, mais la question de savoir comment, au point de vue de la « raison », il faut concevoir la société, c’est-à-dire, comment il faut bâtir une société ordonnée. Celui qui a enfreint le « contrat » est passible d’un châtiment. Si les rois abusent de leur force, il faut les chasser, – telle est la conclusion. Voilà pourquoi, malgré l’inexactitude absolue des conceptions de Rousseau, sa doctrine a joué un rôle révolutionnaire au plus haut point, pendant la grande Révolution française.

Les qualités sociales de l’homme n’ont pu se développer qu’au sein de la société. Il est ridicule de supposer que l’homme (encore plus un homme sauvage) ait compris l’utilité de la société sans avoir jamais vu cette dernière. Ce serait en effet comme le développement de la langue chez des hommes qui ne parlent pas et qui se trouvent disséminés de tous côtés. L’homme a toujours été, suivant l’expression d’Aristote, « un animal social », c’est-à-dire un animal qui a toujours vécu en société et jamais en dehors d’elle. On ne peut pas s’imaginer que la société humaine se soit « fondée peu à peu » (seul, un marchand qui fonde une société par actions, peut penser que la société humaine a pu être créée à peu près de la même manière, et s’imaginer ainsi les choses). En réalité, la société a toujours existé depuis que l’homme lui-même existe, et il n’y a jamais eu d’hommes en dehors de la société. L’homme est un animal sociable « par sa nature » ; sa « nature » est sociale et change avec la société ; c’est par leur « nature » et non suivant un contrat ou un traité, que les hommes vivent en société.

Si l’homme a toujours vécu en société, c’est-à-dire s’il a toujours été l’homme social, cela veut dire : l’individu a eu toujours pour milieu la société. Et si la société a toujours été le milieu où vivait l’individu, il n’est pas difficile de comprendre que ce milieu déterminait l’individu ; l’individu se développe suivant la nature du milieu, de la société: « Dis-moi qui tu liantes et je te dirai qui tu es ! »

Ici, se pose la question qui a toujours fourni et qui fournit encore matière à discussion, à savoir, celle du rôle des individus dans l’histoire.

Cependant, ce problème est loin d’être aussi difficile qu’il peut paraître. L’individu joue-t-il, oui ou non, un rôle quelconque dans la marche des événements ? Est-il égal à zéro ? Ou bien « peut-il » quelque chose ? Il est évident que la société, étant composée d’individus, les actes d’une personne quelconque influent sur l’événement social. Ainsi, l’individu joue « un rôle », ainsi les actes, les sentiments, les désirs de n’importe quel homme font partie intégrante du phénomène social. « Les hommes font l’histoire », et « les hommes » étant composés d’individus, il est clair que l’homme isolé n’est nullement égal à zéro, mais représente une certaine force. C’est l’entrecroisement, les rapports mutuels entre ces forces qui déterminent, comme nous le savons, le phénomène social.

D’autre part, si un homme isolé influe sur la société, ne peut-on pas savoir par quoi est déterminée l’action de cet homme isolé ? Si, on le peut. Nous savons parfaitement bien que la volonté de l’homme n’est pas libre, qu’elle est déterminée par des conditions extérieures. Et ces conditions extérieures étant pour un homme isolé ses conditions sociales (conditions de la vie de famille, de groupe, de profession, de classe, de la société tout entière à un moment donné), sa volonté, par conséquent, est déterminée par des conditions extérieures ; c’est dans ces conditions qu’elle puise les motifs de son activité. Ainsi, par exemple, un soldat russe du temps de Kérensky voyait que son exploitation allait à la ruine, que la vie devenait de plus en plus difficile, qu’on ne voyait pas la fin de la guerre, que les capitalistes s’enrichissaient, qu’on ne donnait pas la terre aux paysans. Tous ces faits fournissent des motifs pour son action, à savoir pour finir la guerre, s’emparer de la terre et pour cela, renverser le gouvernement. Par conséquent, l’ambiance sociale détermine les motifs de l’action.

La même ambiance pose les limites pour la réalisation de tel but poursuivi par un individu. En 1917, Milloukov a voulu renforcer l’influence de la bourgeoisie et s’appuyer sur les Alliés; mais il n’y a pas réussi : l’ambiance était telle que Milioukov n’a rien fait, qu’il n’a rien pu faire.

Si nous examinons ensuite l’individu dans son évolution, nous nous apercevons qu’en réalité, il est tout farci d’influences de son milieu. L’homme est « éduqué » dans la famille, dans la rue, à l’école. Il parle la langue qui est le produit de l’évolution sociale, il pense avec des conceptions élaborées par toute une série de générations précédentes, il voit autour de lui d’autres hommes et leur minière d’être; il voit devant lui un certain ordre qui influe sur lui à tout moment. Comme une éponge, il s’imbibe d’impressions toujours nouvelles. Tout cela contribue à le « façonner » comme individu. Ainsi, en réalité, il y a dans chaque individu un contenu social. L’individu isolé lui-même est le résultat d’une condensation des influences sociales fortement concentrées.

Enfin, il faut marquer encore un fait. Il arrive souvent que le rôle joué par un individu est assez grand, en raison de la place particulière qu’il occupe et du travail particulier qu’il fournit. Prenons, par exemple, une armée et son état-major. L’état-major est composé à peine de quelques individus, tandis qu’une armée compte des centaines de mille et parfois des millions d’hommes. Et, cependant, tout le monde sait que l’importance de quelques individus de l’état-major est beaucoup plus grande que celle du même nombre de personnes dans l’armée (de soldats ou d’officiers). Si l’ennemi réussit à capturer l’état-major, cela peut signifier parfois la défaite de l’armée entière. Ainsi l’importance de ces individus est assez grande. Cependant, voyons la chose d’un peu plus près. Que vaudrait un état-major sans lignes téléphoniques, sans rapports, sans informations, sans cartes, sans possibilités de donner des ordres, sans discipline, etc. ? Rien du tout. Les hommes appartenant à l’état-major seraient à peu près égaux aux autres membres de l’armée. En quoi consiste leur force et leur importance ? Elles sont créées par le lien social particulier, par l’organisation, dans laquelle ces hommes travaillent. Certes, ils doivent être aptes à accomplir leurs fonctions (avoir une instruction suffisante ou bien des capacités innées, développées par l’expérience, comme c’était le cas pour un grand nombre de généraux de Napoléon ou de commandants de l’Armée Rouge des Soviets). Mais, en dehors de ce lien particulier, ils perdent leur force. Cela signifie que la possibilité pour l’état-major d’exercer une grande influence sur l’armée est donnée par l’armée elle-même, par sa structure, par son organisation, par l’ensemble des rapports existants.

Les choses se passent plus ou moins de la même façon dans la société. Prenons, par exemple, les chefs politiques. Leur rôle, certes, est incomparablement plus grand que celui d’un homme moyen d’une classe ou d’un parti donné. Certes, il faut avoir des qualités spéciales, l’intelligence, l’expérience, etc…, pour être chef politique, mais il est clair que, sans les organisations appropriées (partis, associations, leur tactique particulière pour se rapprocher des masses, etc … ) « les chefs » ne pourraient pas jouer un tel « rôle ». La force des liens sociaux donne, à son tour, une force à certains individus éminents. Les choses ne se passent pas autrement dans d’autres cas, lorsqu’il s’agit des inventeurs, des savants, etc… Ils ne peuvent se « développer » que dans certaines conditions. Supposons qu’un inventeur, très doué de par sa nature, n’ait pu « arriver » ; il n’a rien appris, il n’a pas lu, il a été obligé de faire absolument autre chose, par exemple de faire le commerce des chiffons. Son « talent » aura été étouffé : personne ne se serait douté de son existence. Comme il n’est pas possible de s’imaginer un chef en dehors d’une armée, de même il est impossible d’imaginer un inventeur sans machines, sans appareils, sans certains hommes. Au contraire, si notre marchand de chiffons avait réussi à « arriver », c’est-à-dire à occuper une place définie sans le système des liens sociaux, il pourrait peut-être devenir un nouvel Edison. On pourrait citer un grand nombre d’exemples analogues. Il va de soi que dans tous ces cas, l’influence de la société s’exerce encore dans ce sens qu’on ne peut « arriver » que dans les choses dont la société (une classe, un groupe, ou la société, en général) a besoin.

Ainsi, les liens sociaux donnent eux-mêmes la force aux individus – telle est la conclusion des exemples précédents.

Cette conception s’est frayé un chemin non sans difficultés. Les causes en ont été expliquées d’une façon excellente par le camarade M. N. Pokrovsky (Histoire de la civilisation russe, Ire partie). « Un historien, par sa position personnelle elle-même, est un travailleur intellectuel, d’abord, et ensuite, si nous considérons des traits plus particuliers, il est en même temps un homme qui écrit, un homme de lettres. Quoi de plus naturel alors qu’il prenne le travail intellectuel pour la chose principale dans l’histoire, et les oeuvres littéraires, depuis les poèmes et les romans jusqu’aux traités de philosophie et de sciences, pour les faits essentiels de la culture ? Mais ce n’est pas encore assez, les travailleurs intellectuels, et ceci est assez naturel, se sont laissés aller au même orgueil qui avait dicté aux Pharaons des inscriptions élogieuses. Ils ont commencé à croire que c’étaient eux qui faisaient l’histoire ». Il faut ajouter encore que ce point de vue professionnel coïncidait avec celui des classes, des groupements dominants, de la minorité qui commande à l’immense majorité. Il n’est pas difficile de voir que cette mise en relief des chefs, et avant tout des rois, des princes, etc…. et ensuite des soi-disant génies, est dans le même ordre d’idées que la conception religieuse ; car on ne voit pas ici la force sociale que la société donne à l’individu, et au lieu de cette force sociale, on voit la force de l’individu lui-même, force inexplicable c’est-à-dire « divine » par son essence. Ceci a été exprimé d’une façon admirable par le philosophe russe W. F. Soloviev (La justification du bien, chap. IV, cité par Khvostiv : La théorie du processus historique) : « Les hommes providentiels, qui nous ont révélé une religion supérieure et qui ont éclairé l’humanité n’étaient pas au début les créateurs de ces biens. Tout ce qu’ils ont donné, ils l’avaient hérité eux-mêmes des génies historiques universels, des héros auxquels nous devons aussi notre souvenir reconnaissant. Nous devons reconstituer aussi complètement que possible toute la lignée de nos ancêtres spirituels, des hommes par lesquels la providence dirigeait l’humanité dans la voie de la perfection… C’est dans ces « vases élus » que réside ce que Lui (le Père Céleste) y mit, c’est dans ces images visibles de la Divinité invisible qu’on La reconnaît et La glorifie Elle-même ». Il n’est pas besoin de répondre en détail à ce galimatias, il y suffit lui-même.

Il résulte de ce qui a été dit précédemment qu’un individu agit toujours comme individu social, comme membre, partie d’un groupement, d’une classe, de la société. L’ « individu » a toujours un contenu social, aussi, pour comprendre l’évolution de la société, faut-il partir de l’étude des conditions sociales et passer ensuite, si c’est nécessaire, à l’individu, et ne pas procéder à l’inverse. C’est par l’étude des rapports sociaux, par l’examen des conditions de toute la vie sociale, de la vie d’une classe, d’un groupement professionnel, de la famille, de l’école, etc…, que nous pouvons expliquer plus ou moins bien l’évolution de l’individu ; mais nous ne pourrions faire comprendre l’évolution de la société par l’étude du développement de l’individu, parce que chaque individu qui agit d’une façon quelconque doit tenir compte avant tout de ce qui a déjà été fait dans la société. Ainsi, un acheteur se rend au marché pour se procurer des chaussures ou du pain. Comment les estime-il ? Il est évident qu’il adapte d’avance son estimation personnelle au prix qui existe déjà ou bien qui a déjà été établi sur le marché. Un inventeur construit une nouvelle machine ; il part de ce qui existe déjà, de la technique et de la science données, des exigences posées par son travail pratique, etc… En un mot, si nous nous efforçons, ainsi que le font certains savants bourgeois, d’expliquer les phénomènes sociaux d’après les phénomènes personnels (psychologiques ou individuels) nous arriverons, non pas à une explication, mais à un cercle vicieux: un phénomène social (le prix, par exemple), nous essayerons de l’expliquer par un fait personnel (par exemple, par l’estimation de la marchandise par Monsieur Un Tel), et cette estimation devra être expliquée par le prix avec lequel le même monsieur a dû compter. Quel serait le résultat d’une telle explication ? « La terre repose sur une baleine, la baleine est sur l’eau et l’eau sur la terre » – comme dit une fable russe. Nous arriverons forcément au même résultat chaque fois que nous voudrons établir le caractère de la société par l’étude des individus et de leur conduite. En conséquence, il est nécessaire de partir de la société, car, comme nous l’avons vu, c’est dans le milieu social que l’individu puise les mobiles de son action ; c’est dans le milieu social et dans les conditions de son développement qu’il trouve des limites pour son activité : ce sont les conditions sociales qui déterminent son rôle, etc. La société domine l’individu, ou, comme disent les savants, il existe une suprématie de la société sur l’individu.

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