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Le 7ème art a-t-il une place dans l’université marocaine ?

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Le constat est évidemment amer et tragique : alors que la société marocaine entière s’emballe pour les images, les films, les vidéos, les satellites, les plateformes, l’université, elle, reste en retrait, recroquevillée sur ses sacro-saints dogmes de l’oralité et de l’écrit et sourde aux besoins d’études et d’analyses de ces phénomènes qui dévastent la société et subjuguent notre jeunesse : les écrans, les satellites, les GAFA.

Par Youssef Ait hammou, Université Cadi Ayyad- Marrakech

Dans les domaines cinématographiques et audiovisuels, l’université marocaine ne s’est malheureusement pas illustrée comme une locomotive, elle est plutôt à la traine, comme un cancre heureux, dans les autoroutes de la connaissance et elle a depuis longtemps raté les TGV des études filmiques et iconographiques. Très peu de licences, de masters et d’écoles doctorales consacrées au cinéma et aux arts. Aucune revue d’études artistiques et cinématographiques universitaires. Aucune filière d’ arts. Aucune cinémathèque universitaire. Quasi absence des films et des images comme outils didactiques. Aucun partenariat effectif entre l’université et les secteurs d’art, de média et de cinéma. Des festivals d’audiovisuel très timides. Des étudiants qui boudent et méprisent les salles de cinéma, les musées, les concerts, les espaces culturels. Quelques professeurs passionnés de cinéma, Don Quichotte universitaires, qui militent encore pour que la beauté retrouve sa place parmi nos étudiants. Des écoles privées qui font la loi….Le tableau de l’enseignement des arts et du cinéma et par les arts est sombre et déprimant. On se croirait au moyen-âge !
Cette situation pour le moins déconcertante s’explique sans doute par la peur du ridicule de l’Albatros de Baudelaire ! Peur de découvrir que l’université découvre qu’elle n’a pas les moyens épistémologiques et esthétiques pour réfléchir sur les nouveaux écosystèmes culturels. Peur de ses outils même de circulation rapide et massive de la connaissance.
Toutes les grandes universités du monde qui se respectent ont, non seulement intégré et généralisé , d’une manière ou d’une autre, depuis longtemps, des masters et des licences d’études cinématographiques, audiovisuelles et artistiques, mais, aussi et surtout, elles ont développé les espaces d’expression et de réception de la culture cinématographique, elles ont veillé à la démocratisation de la culture des images dans les différents enseignements, elles ont favorisé l’accès à l’art (à tous les arts) à tous, riches et pauvres, littéraires ou scientifiques, suivant un cursus professionnel ou académique…
Au Maroc, le cinéma n’est ni un objet/produit culturel, ni un discours sur le monde, ni un outil pédagogique. C’est un simple « divertissement d’ilotes »(G. Duhamel) à bannir, à proscrire ou tout simplement à surveiller de près dans nos prestigieuses universités. Le nombre de licences et de masters de cinéma et d’art, et des thèses de doctorat soutenus confirme parfaitement cette situation de désaffection et d’indifférence envers les arts et le cinéma dans nos « «prestigieuses » universités. L’anathème jeté sur la conjonction de l’épistémique et de l’esthétique ne trouve aucune justification ni pédagogique ni politique. Les grandes universités du monde, toutes tendances confondues, ont réussi ce brassage des sciences et des arts avec des avantages surprenants et forts fertiles à la fois pour l’individu et pour la société.
Quelles vertus favorise donc la rencontre savoureuse et fertile entre les arts et le cinéma d’une part et l’université marocaine de l’autre ? De quels types d’arguments avons-nous besoin pour démontrer la légitimité de ce métissage tant souhaité entre l’épistémique et l’esthétique au sein de la culture universitaire marocaine ?
Neuf vertus peuvent être invoquées à ce propos à la fois pour montrer que l’université a besoin des biens culturels (arts et cinéma) marocains et mondiaux, et pour souligner que les secteurs des arts et du cinéma ne peuvent pas se passer de l’université :
1-Le cinéma et les arts développent l’esprit critique et l’esprit de distance : la force du cinéma, des films et des autres arts c’est qu’ils ouvrent les yeux des étudiants sur leurs savoirs et sur le monde et les aident à produire leur propre discours sur le réel de manière autonome et responsable. Analyser, confronter, synthétiser, dégager les points forts et les points faibles, créer du neuf inconnu à partir de l’ancien connu…voilà les bienfaits du cinéma et des images sur nos étudiants. L’imagination et la rationalité ne s’opposent pas ; au contraire, ils se complètent ! Selon G. Bachelard il y aurait des valeurs épistémiques de l’imagination créatrice ! Avec ses biens culturels les étudiants apprennent à s’approprier les savoirs enseignés, à comparer et surtout à remettre en cause un savoir désuet qui veut leur assener que 2+2=5 ( G. Orwell). La conjonction du cinéma et de l’université permet de stimuler trois esprits critiques : critique de notre appréhension des données réelles, et critique de médias et de la médiation et critique de ses propres acquis. Cela peut aller plus loin : l’étudiant, cet héritier novateur (R. Debray) est appelé à convoquer les patrimoines artistiques mondial et marocain pour mieux opposer une réelle résistance à l’uniformisation culturelle et à la pensée unique dominante imposées par les industries culturelles.
2-La culture cinématographique et artistique est une occasion de découvrir les chefs- d’œuvre de l’humanité et de les faire dialoguer avec les artistes locaux. Découvrir Picasso, Rembrandt, Tarkovski, Kurosawa, Ozu, Coppola, Salah Abou Seif, Sayatjit Ray, Sembene Ousmene, Beethoven, Tchaïkovski, Molière, Shakespeare… est l’une des meilleures opportunités pour connaitre et apprécier la diversité culturelle du monde, pour s’élever au rang des œuvres majeures de l’esprit humain, pour devenir meilleurs, pour retrouver notre humanité et pour stimule notre empathie…Nos jeunes diplômés se sentiront toujours petits tant qu’ils n’auront pas eu la chance de rencontrer les grands films, les grandes musiques, les grands textes…
3-Le cinéma et les arts développent la quête du Beau et du goût artistique : pour échapper un moment (ne serait-ce qu’un moment !)à la médiocrité du quotidien, nos étudiants ont réellement besoin de savoir que seule « La beauté sauvera le monde » (Dostoïevski), et que le meilleur apprentissage s’opère dans et par la beauté. Au lendemain de l’indépendance, nos universités étaient attractives et séduisantes parce qu’elles déversaient partout de la beauté, de l’espoir, de la solidarité et cette foi des bâtisseurs. Beauté des sciences, beauté des arts, beauté de la recherche et de la découverte, beauté des œuvres de l’esprit humain. Aujourd’hui, seule la laideur du diplôme est érigée en norme, en valeur suprême !La matérialité du diplôme a inexorablement remplacé la passion du savoir!
L’université marocaine actuelle n’a pas besoin de former ni des artistes, ni de favoriser l’éducation de tous à l’art, ni d’instaurer les recherches académiques sur les arts. Dans l’inconscient collectif, la beauté et la saveur du savoir divertissent et détournent de l’essentiel : la note de l’’examen et le 10/20 magique d’une évaluation stérile ! D’ailleurs, dans une société où al mahlaba et al maachaba ont remplacé al maktaba (la librairie), on ne s’étonnera pas de trouver une université qui se contente de former de simples diplômés et non des citoyens et des êtres humains riches de leur culture et des cultures du monde.
D’un autre point de vue, il faut signaler que le monde artistique fait peur aux universitaires : d’abord à cause des préjugés négatifs qui circulent sur certains pseudo-artistes et qu’on généralise cavalièrement à l’ensemble des artistes, ensuite la logique artistique n’est pas soluble dans le timing universitaire(l’artiste travaille à la tâche et non selon les horaires du bureau), et puis pour certains esprits pervers, la beauté est toujours abusivement associée aux loisirs, à la perte de temps et à la dépravation morale. La beauté de Rembrandt, de Tarkovski, de Beethoven, de Kurosawa….qui est censée nous élever vers les valeurs spirituelles et nobles, nous rendre meilleurs (voir Karl Popper, Stanley Cavell) est, pour beaucoup, de nos universitaires une descente aux enfers, une dépravante activité ! Nombre de nos universitaires ignorent ou feignent d’ignorer l’équivalence célèbre qu’établit Platon entre le beau, le vrai et le bon. Et puis, Dieu n’est-il pas Beau et n’aime-t-il pas la Beauté ?
4-L’accès facile et aisé à la connaissance : notre époque est celle des images, du visuel et des mathématiques. Toutes les sciences (dures ou molles) ont profité de cette manne de la représentation visuelle et simplifiée. La pédagogie des sciences et des savoirs se trouve aujourd’hui améliorée, augmentée, affinée : le film scientifique, par exemple, permet de reproduire des expériences dangereuses, facilite la communication scientifique à distance, permet de suivre en direct des expériences scientifiques, rend possibles la simplification de certains concepts et les connexions entre les différentes approches scientifiques. . Un volcan vu dans un bon documentaire vaut dix mille croquis du volcan et équivaut à dix mille textes écrits en français ou en arabe. Le film et les images scientifiques peuvent aujourd’hui pallier au déficit en langues de nos jeunes universitaires. Et, en outre, en pédagogie des langues, le contenu des langues étrangères est miraculeusement accessibles grâce aux films et aux images. Oui , le cinéma est un excellent outil de connaissance et de découverte !
5-Lutter contre la fracture sociale en matière d’accès aux images, aux arts et au cinéma. Dans les cursus pré-universitaires, certains établissements pour privilégiés essaiment les arts et la beauté parmi leurs élèves ; alors que dans toutes les écoles publiques, c’est le désert, la disette ! Partout ; dans le Maroc inutile, c’est le règne de la haine de l’Art, la suprématie du mépris envers les langues étrangères, l’indifférence à l’égard des valeurs de travail, d’effort, de plaisir dans le labeur…Le programme des écoles françaises « séquences jeunes » (le cinéma à l’Ecole) par exemple est exclusivement réservé à une minorité et refusé à l’ensemble des jeunes Marocains ghettoïsés dans des séries télévisées turques de bas de gamme et dans des retransmissions exsangues de matchs de foot. La reproduction et l’héritage au sens de P. Bourdieu nous aident à comprendre et à dénoncer cette situation : devant l’indifférence, et voire même, avec la complicité des pédagogues, les enfants des marges vulnérables sont condamnés à mâchouiller des schémas et topos de la médiocrité culturelle de nos chaines de télévision et à digérer les inepties de réseaux sociaux imbéciles et dangereux ! Dans ce domaine, l’université et l’équité pédagogique trahissent l’une de leurs vocations : réduire au maximum les disparités sociales, régionales et économiques en matière d’accès à la culture et aux arts.
6-L’université est appelée à s’intéresser à la culture populaire des médias : nos étudiants accèdent aux premières années de leur formation universitaire avec un certain « savoir » grappillé et picoré au lycée, dans la rue, dans les médias télévisés et dans les réseaux sociaux. Ce pseudo-« savoir » s’installe en eux comme croyances et comme évidences indiscutables. Ils sont prompts à juger les enseignements universitaires à l’aune de ces évidences et à jeter tous les anathèmes sur les cultures du monde sous prétexte qu’elles menacent leur identité. Une identité aux contours flous et incertains. Or le rôle de l’université est justement de remettre en cause ces croyances infondées t non structurées dans le but pédagogique et culturel d’amener progressivement les apprenants à structurer leur pensée, à faire le tri entre l’ivraie et le bon grain, et surtout à faire bon usage de l’esprit du doute et de l’analyse. Nos étudiants, grands consommateurs de médias et d’images, doivent apprendre à faire le distinguo entre l’Art et le non-art, entre le Cinéma et le non-cinéma, entre la création supérieure et exigeante et la médiocrité facile et dépravante. Donc, l’université ne peut plus se permettre le luxe d’ignorer son environnement médiatique et artistique. La consommation sauvage et naïve des produits audiovisuels malsains ( Pornographie, délinquance numérique, cyber-harcèlement, agnotologie… )doit figurer parmi les préoccupations pédagogiques, éducatives et scientifiques de l’université marocaine actuelle. Il est intolérable de feindre d’ignorer les drmaes et les tragédies que vivent nos étudiants en raison de leur manque d’éducation en matière de médias, de médias sociaux et de culture générale. Une université qui se respecte doit impérativement créer et soutenir les espaces de réflexion nécessaires pour analyser les phénomènes médiatiques qui gangrènent notre société, et doit s’inscrire dans une véritable éducation (conscientisation) de sa population estudiantine face aux fléaux des Fake news, des réseaux sociaux et des désinformations….
7-L’université moderne est l’espace de la vue et non du seul verbo-centrisme: la saveur du savoir (R.Barthes) , l’efficacité de la découverte et de l’invention passent aujourd’hui par la dialectique de trois supports : la visualisation (les images, et les films), la verbalisation (la parole, le texte) et l’expérience empirique. Le visuel est de nos jours le meilleur outil pour la conquête des connaissances ! Il est toutefois déplorable de constater que peu de nos étudiants réussissent à associer le film et le cinéma aux concepts de connaissance et de savoir. Dans leur imaginaire, le cinéma n’est et ne peut être qu’un simple instrument de divertissement sans rentabilité aucune ! Et c’est un drame national ! Une ignominie absolue !
8-Valoriser l’intelligence multiple : La spécialisation permet de préparer un diplôme, de trouver un emploi, de se nourrir et de réaliser ainsi sa dimension horizontale (la dimension basique dans la pyramide de Maslow) ; par contre, la culture générale favorise admirablement la formation de l’être humain, libre, responsable, généreux et inventif. Cette dimension verticale (voir les autres sphères de Maslow) favorisée par l’interdisciplinarité et par le dialogue des cultures permet de former des « héritiers novateurs » (R. Debray) capables de s’intégrer dans la société de la connaissance sans se désintégrer. Pour l’équilibre de l’étudiant et pour stimuler la créativité et l’invention, les scientifiques sont besoin d’un peu de littérature et d’art et les littéraires ont besoin eux aussi de logique et de mathématique. Le cloisonnement et l’enclavement détruisent les potentiels humains et fabriquent des diplômés robotisés.
De plus, c’est à l’Ecole et à l’université que revient le devoir de détecter, de révéler et de promouvoir les talents cachés de nos étudiants. La fascination et la hantise du diplôme ont fini par brimer et par tuer tant de poètes, tant de peintres, tant de webdesigners, tant de cinéastes, tant de musiciens et tant de bon spectateurs…
9-Promouvoir la formation d’ experts en art et culture : le Maroc, pays qui cherche à développer le secteur des industries culturelles, souffre encore d’une terrible carence en matière d’économistes, de juristes, d’experts, de scientifiques du patrimoine, d’éducateurs à l’art, de critiques et médiateurs, de sociologues et d’anthropologues, de philosophes et de sémioticiens, spécialisés dans les domaines de l’art , des images, des médias, du cinéma et de la culture. L’université est la seule capable de répondre, tant par la formation pratique que théorique, à cette demande pressante.
Il faut rappeler, à ce stade de la réflexion, que la démocratisation de la culture cinématographique et des arts auprès de tous les étudiants est une entreprise coûteuse : coûteuse en équipements, coûteuse en gestion administrative ,coûteuse en formation des professeurs spécialisés, coûteuse en achat des droits de diffusion des films, coûteuse en communication autour des films. Entreprise coûteuse et non immédiatement rentable ! Se posent aussi les problèmes d’évaluation, de certification et de partenariats avec les secteurs extra-universitaires…Mais, la crédibilité et l’efficacité de nos formations et l’avenir de nos étudiants ne méritent-ils pas tous les sacrifices ?
Notre jeunesse a besoin d’art, de savoirs, de découverte, d’émancipation, d’imagination. Elle a un potentiel naturel et dynamique qui, s’il est orienté dans le bon sens, peut se révéler le principal moteur du développement social, culturel, économique. Notre jeunesse a besoin de légitimation des arts et de réhabilitation de la culture à ses yeux.
Nos jeunes étudiants ont besoin, de manière urgente et sans condition aucune, de cinémathèques universitaires, de médiathèques, d’ateliers de création artistique, de passeports gratuits pour les musées et les activités culturelles de leur ville, de troncs communs en arts et culture, de chaines de télévision universitaires pour pouvoir apprendre autrement, pour pouvoir s’autonomiser et pouvoir inventer et créer. Ils ont un capital précieux et merveilleux : le temps d’apprendre et le temps de savourer les nourritures spirituelles !
De plus, il est une aberration terrible et impardonnable d’envisager des projets d’industries culturelles et créatives en dehors de la recherche académique, de la critique d’art, d’une réflexion épistémologique et esthétique sur les apports et les limites desdits projets.
On est ici devant deux schémas éducatifs et scientifiques : favoriser la saveur du savoir et les valeurs humaines de labeur, de solidarité et d’honnêteté par la promotion des arts et du cinéma (le film scientifique par exemple) ou bien poursuivre une éducation stérile, basée sur la laideur du profit immédiat et sur la sacralité de diplômes exsangues sans la beauté ni intelligence . Que mérite le Maroc de demain ?

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