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Même gracié, Alberto Fujimori rattrapé par la justice

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Nabil EL BOUSAADI

Un tribunal péruvien a ordonné, ce lundi, que l’ancien président Alberto Fujimori, 79 ans, gracié à la veille de Noël dernier par l’actuel chef de l’Etat Pedro Pablo Kuczynski, comparaisse, de nouveau devant les juges pour l’enlèvement et  le meurtre le 26 Janvier 1992, par des membres du commando d’élite « Colina » et dans le cadre de la lutte contre la guérilla maoïste du « Sentier Lumineux », de six villageois – trois agriculteurs, un étudiant, un chauffeur et un professeur – dont les corps n’ont toujours pas été retrouvés.

En invoquant le respect des droits des disparus, Gloria Cano, l’avocate de leurs familles estime que le droit de grâce dont avait bénéficié l’ancien président ne doit pas s’étendre à ce dossier dès lors que l’intéressé a été gracié pour sa condamnation «et non pas pour des charges qui ne pesaient pas encore sur lui ». En effet, quand en 2007, l’ancien chef de l’Etat péruvien avait été extradé du Chili, cette affaire dite  « Pativilca » ne figurait pas dans son dossier d’extradition puisqu’elle n’avait pas encore été instruite par les tribunaux péruviens.

Cette « rectification »  qui n’a été apportée par la justice chilienne qu’en Février 2017  sur une demande formulée par le Pérou en 2015 a ouvert ainsi la voie à l’inculpation de M. Fujimori.

Keiko Fujimori, la fille de l’ancien président et candidate malheureuse aux dernières élections présidentielles dénonce une décision « lamentable » et espère voir son père se présenter en homme libre à un procès qui ne doit faire l’objet d’aucune pression politique.

Pour rappel, au lendemain de la libération d’Alberto Fujimori, 5000 péruviens étaient descendues dans les rues de Lima pour dénoncer cet élargissement.

Or, pour bien comprendre les faits, il faut revenir au 21 décembre dernier, date à laquelle le président Kuczynski avait été entendu par la justice péruvienne après que des révélations parues dans « La Republica » aient  mis à nu le fait que le grand groupe brésilien de BTP Odebrecht a reconnu avoir versé, entre 2004 et 2014, près de 4,8 millions de dollars de pots-de-vin à deux sociétés de conseil qui lui sont liées, à savoir,  Westfield Capital et First Capital en contrepartie de contrats de marchés publics. Ayant d’abord nié les faits qui lui étaient reprochés, le Président Kuczynski a fini par les reconnaître et ouvrir, du même coup, la voie à la mise en  route par le Congrès d’une procédure visant sa destitution.

Il y a lieu de rappeler, au passage, que celui que le quotidien économique mexicain « El Economista » appelle le « gouffre Odebrecht » en avait fait tomber plus d’un avant de faire courir ce risque à l’actuel président péruvien. En effet, ses prédécesseurs Alejandro Toledo (2001-2006), en fuite à l’heure actuelle, Alan Garcia (2006-2011) et Ollanta Humala (2011-2016) encore emprisonnés, ont tous été inculpés. D’autres présidents sud-américains, dont les plus en vue sont bien entendu les anciens présidents du Brésil Lulla et Dilma Roussef, ont été également happés « par le tourbillon des alliances douteuses et rémunératrices du géant brésilien du BTP ».

Il est clair donc que c’était pour contrecarrer la procédure visant sa destitution que l’actuel chef de l’Etat péruvien Pedro Pablo Kuczynski avait cherché le soutien des partisans du vieux président Alberto Fujimori qui purgeait, depuis 2007,  une peine de 25 années d’emprisonnement pour corruption et crimes contre l’humanité.

Mal lui en prit car, outre la dénonciation de cette décision par une grande partie de la population péruvienne,  la Cour interaméricaine des droits de l’homme, dont le siège est à San Jose au Costa-Rica,  a également été saisie, début février, par des organisations de défense des droits de l’homme à l’effet de se prononcer contre la grâce accordée à l’ancien président péruvien ; une grâce qui, selon des proches des victimes serait «une insulte à la mémoire et à la dignité de (leurs) frères, pères et fils ».

Le vieil octogénaire malade et en bout de course va-t-il donc être obligé de retourner derrière les barreaux d’une cellule qu’il ne quittera que les pieds devant quand la grâce descendra du ciel ? Au vu de la tournure que prennent les évènements, il semble vraiment qu’il en sera ainsi à moins, toutefois, que ne surgisse de l’ombre un impromptu de dernière minute ; sait-on jamais ! Alors, attendons pour voir…

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